La forteresse du bout du monde à Zawiyet Umm el-Rakham


Je vais vous parler aujourd’hui de la « forteresse du bout du monde », Celle que fit construire Ramses II à Zawiyet Umm el-Rakham. Et oui, en ce moment à fond je suis dans les comptes-rendus de conférences du Louvre. Toutes plus intéressantes les unes que les autres, des invités prestigieux et un très bon format (une heure tout juste).

Cette conférence s’est donc tenue lundi 4 février et a été tenue par Steven Snape, Directeur du Garstang Museum of Archaeology, et Directeur de la mission archéologique du site pour l’Université de Liverpool.

Je reprends ici le descriptif rapide de la conférence pour vous planter le décor. La ville-forteresse de Zawiyet Umm el-Rakham est située sur la côte méditerranéenne, à 300  km à l’ouest du delta du Nil. Découverte par hasard en 1948, elle a été explorée succinctement en 1950 par Labib Habachi. Depuis 1994, à l’initiative de l’Université de Liverpool, elle fait l’objet d’un grand programme de fouille sous la direction de Steven Snape. Zawiyet Umm el-Rakham a été fondée et occupée au cours du règne de Ramsès II pour répondre aux problèmes croissants que posaient aux Égyptiens les importants mouvements de populations libyennes au XIIIe siècle avant notre ère. A ce jour, les fouilles de cette forteresse imposante (19 600 m2) ont exhumé des fortifications massives et un nombre important d’édifices, riches d’enseignements sur le fonctionnement de la forteresse de Zawiyet Umm el-Rakham et la vie de sa garnison.

Situation de Zawiyet Umm el-Rakham

Donc un petit compte rendu car effectivement, alors qu’il ne reste plus rien du bâtiment, M. Snape a réussi à faire revivre ce coin oublié de l’empire.

Localisation du Site - Zawiyet Umm el-Rakham

Traditionnellement l’ouest du Delta du Nil n’avait pas d’intérêt pour les égyptiens : il n’y avait pas d’intérêt économique ni de menace tangible, contrairement au Levant ou au pays numide. Tout cela change à partir d’Amenhotep III jusqu’à Ramses II. L’empire est désormais au contact des peuples Libou et Meshwesh qui font plusieurs tentatives de migration. Cette menace va justifier la mise en place de forts le long de cette bande côtière libyenne que l’on appelle la Marmorique. Notre fort va en faire partie.

Le cadre géographique se présente comme une plaine côtière d’une vingtaine de km de large, entre la mer et le désert. Mais sur le site de la forteresse Zawiyet Umm el-Rakham, l’espace est réduit à un seul kilomètre, ce qui en fait sans doute un goulot d’étranglement idéal pour le contrôle des déplacements le long de cette cote. C’est aussi une des régions les plus humides de la région. Les pluies favorisent le développement de différentes cultures, dont l’orge, mais on aussi détruit au fil du temps la forteresse construite en briques de terre

Le centre de la forteresse est un carré de 140 m de coté, avec des murs qui faisaient 5 mètres d’épaisseur pour 8 à 10 mètres de hauteur. De 1, 3 à 1,8 million de briques ont été nécessaires à sa construction. Dans la forteresse elle même on compte plusieurs bâtiments.

Plan du site Zawiyet Umm el-Rakham

Mais commençons par la porte, unique, qui se situe au milieu du mur Nord. Celle ci était bordée de tours recouvertes de pierres calcaires. On a retrouvé sur une de ces pierres une inscription mentionnant le caractère « menenou » de la forteresse Zawiyet Umm el-Rakham, c’est à dire une forteresse royale, une forteresse d’envergure. Une autre inscription prévient que Ramses II « écrase ses ennemis ».

Porte de Zawiyet Umm el-Rakham

Vestiges de la porte

A l’ouest on trouve un temple, recouvert à nouveau de grandes dalles de calcaire. A nouveau très peu de vestiges de fait de la mauvaise qualité de la pierre, mais on y a tout de même découvert une route de procession ainsi que le sillon support de la barque de cérémonie. Un ensemble de trois petites chapelles sont situées au sud de ce temple. Des stèles indiquent des cérémonies sans doute privées. Une des stèles surtout permet de déduire une information capitale : le nombre estimé d’occupants de la forteresse. En effet la stèle présente deux officiers, commandant de compagnie. Quand on sait qu’une compagnie compte environ 200 hommes, on peut raisonnablement penser que l’endroit abritait au moins 400 ou 500 hommes.

Au Nord Ouest dans la forteresse se trouvent des magasins. On y a retrouvé le premier exemple de poterie importée, servant pour le stockage tout autant qu’au transport. Des jarres de Grèce, de Crête, de Chypre servait à la conservation de l’huile d’olive ou du vin. Des gourdes chypriotes ou mycénéennes ont également été retrouvées.

Jarres à bière - Zawiyet Umm el-Rakham

L’ensemble de ce matériel arrivait par la mer via le réseau d’échange de la Méditerranée orientale. C’est ce dernier point que Steven Snape souligne. La fonction principale de la forteresse Zawiyet Umm el-Rakham n’était sans doute pas de servir de bouclier contre les peuples libyens en migration vers l’égypte. Le fort malgré sa taille n’aurait pas été suffisant. Pire, la concentration des troupes qu’il supposait permettait contourner facilement l’obstacle. Non, la fonction principale du fort fut sans doute de protéger le statu quo du commerce sur cette rive méditerranéenne malgré ces mouvements de populations. Une redevance informelle douanière devait peut être même être versé par les marchands en transit.

Au Sud Est, les bâtiments sont ceux qui permettent la production et la distribution des aliments. Un fossé parallèle au mur sud a été repéré. Son rôle exact reste inconnu. S’agit il d’un fossé de drainage, un collecteur d’eau de pluie, une carrière de pierre calcaire, un élément de défense ? Coté eau il semble que la principale source fut un aquifère local. Un puits de 4,5 mètres de profondeur et de 70 cm de diamètre permet d’y accéder. Son débit est d’environ 200 litres par heure.

Le Puits - Zawiyet Umm el-Rakham

La consommation de l’eau devait être nécessaire pour la cuisson du pain, la fabrication de la bière, la boisson des animaux et des hommes. Si l’on prend pour base 500 hommes avec une consommation de 20 litres / personne / jour, on totalise 10.000 litres par jour. 10 heures de récupération d’eau par jour et c’était sans doute 5 puits identiques qui ont du être nécessaire pour ne compter que sur ce type d’approvisionnement en eau. Coté nourriture, un calcul permet aussi d’imaginer les ressources et l’économie nécessaire, au sens large, pour permettre à la forteresse de subsister à ses besoins, par ses propres moyens. N’oublions pas que le site est à plus de 300 km à l’ouest du delta du Nil. Revenons à nos calculs très scolaires. Des céréales ont permis la fabrication du pain et de la bière. Au moins 4 greniers ont été identifiés. Chacun d’un diamètre de 3 mètres sur une hauteur de 2 mètres. La contenance de ces 4 greniers était d’environ 55 m3 ou litres. Plusieurs sources convergent : la ration d’une personne pour 10 jours était d’environ 7,5 litres. La capacité des greniers permettait donc de tenir plus de 4 mois à la garnison. Alors d’où venait ce grain ? Une lame de faucille retrouvée apporte la réponse : la forteresse était entourée de champs qui lui servait d’approvisionnement. Mais alors comment protéger et entretenir ce domaine agricole privé ? D’autant plus que ces terres auraient été bien plus vulnérables que les murailles face à une agression. Il faut donc sans doute conclure qu’il y aurait eu deux types de populations libyennes, l’une pacifique qui aurait entretenue une relation bénéfique avec la forteresse Zawiyet Umm el-Rakham, l’autre plus belliqueuse. D’autres traces sont aussi intéressantes pour comprendre l’organisation de la vie dans et autour de la forteresse, son éco-système. Des os d’animaux ont été identifiés : des os de chèvres et de moutons bien sûr, mais aussi de porcs, des arêtes de poissons, des coquilles d’œufs d’autruche !Enfin une production de lin a sans doute été faite sur place car l’on a retrouvé des bassin de filature , servant à garder les fibres humides et sous tension.

Toujours dans la même zone et pour finir, un bâtiment se distingue, avec plusieurs pièces. Ces pièces sont en cours de fouilles approfondies, mais on y a déjà découvert une chapelle, une chambre et des amphores sans doute privées. Il s’agissait sans doute de la résidence du commandant de la forteresse, Neb-Re. Un naos d’un mètre le montre avec sa robe de haut rang, tenant un sceptre à tête de lionne. Ce calcaire vient lui de Memphis et non d’une carrière locale. Il est sans doute tombé en disgrâce car le texte qui portait son nom, sur le devant de la robe a été effacé. Pourtant il figure encore au dos de la statue, accompagné d’un texte qui apporta d’ailleurs quelques indices sur cette économie du fort.

Neb-Re

Bref, beaucoup d’hypothèses, beaucoup de déductions sur la base des données archéologiques. Plusieurs questions demeurent : qu’advenait il des soldats morts ? On n’a retrouvé aucune tombe, aucun cimetière sur le site ou à proximité. Aucune trace de corps humain … Merci toutefois à Steven Snape pour nous avoir fait revivre en une heure la forteresse de l’époque !

Pour en savoir plus

 

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