Les portraits du Fayoum


La section Orient Romain du Louvre est sans doute l’une des moins fréquentée du Musée ! On croise dans ces salles faiblement éclairées quelques touristes égarés, sans doute à la recherche des Arts de l’Islam (juste à coté). Mais sur place tous restent interdits devant les portraits du Fayoum. Quelques secondes à tenter de sonder ces regards lointains …

Portrait du fayou - Musée du Louvre -  Femme

Cadre général

Contrairement à ce que leur « modernité » pourrait laisser penser, ces portraits du Fayoum datent du 1er au 3-4ème siècle de notre ère. Le Fayoum, situé à une centaine de kilomètres au sud du Caire est devenu le nom générique pour ces portraits qui furent retrouvés en réalité sur plusieurs sites (l’oasis de Philadelphie, la nécropole d’Arsinoé) et dans plusieurs autres régions d’Égypte.

Oasis de Fayoum au sud du Caire

Plus de 1000 portraits sont aujourd’hui recensés dans plusieurs grands musées (New York, Londres, Paris, …), depuis les premières découvertes à la fin du 19ème siècle.

Portrait du fayou - Musée du Louvre -  Eudaimon

Certes ils s’inscrivent en droite ligne de la pratique égyptienne de la momie avec la représentation du masque funéraire sur la momie, mais ici la représentation du défunt est faite sur une plaquette en bois, insérée dans les bandelettes, ou peinte sur le linceul lui-même. Enfin, dernière surprise, on découvre un style assez proche de la peinture romaine pompéienne, au moins du seul (?) témoignage du portrait pompéien de cette époque, un boulanger et sa femme.

Ces portraits du Fayoum sont donc donnés pour faire partie des premiers portraits peints à notre disposition, de face, individualisés, présentant l’individu (et non sous l’apparence d’un dieu).

Au premiers siècles de notre ère, la pratique du portrait était avérée à Rome; dans la « Vie des douze Césars » Suétone, compare l’intérieur obscur et dépouillé de Vespasien à celui foisonnant de généalogie en ce qui concerne l’empereur Galba. Pline L’ancien dans ses Histoires Naturelles (Livre XXXV) précise aussi que

La peinture, qui transmettait à la postérité la ressemblance la plus parfaite des personnages, est complètement tombée en désuétude.

L’arrivée des grecs, puis des romains en Egypte joue donc de son influence sur le style ainsi que sur la technique de ces portraits.



Ils reproduisent des personnes généralement seules, parfois des petits groupes familiaux (mère et enfant par exemple). On croit y reconnaître l’ensemble des ethnies méditerranéennes. Parfois nous pouvons savoir qui ils étaient grâce aux étiquettes qui accompagnent les momies selon l’usage égyptien voire quel métier ils exerçaient, comme cette « Hermione, institutrice ». D’autres ont été nommés lors de leur découverte, comme cette « européenne » ainsi nommée car un peu plus pâle et un peu plus rose que les autres. On sait parfois aussi quand ces personnes ont vécu. Par la coiffure ou la barbe par exemple, il devient possible de repérer une mode de l’époque trajane pour Artemidore, une mode de époque hadrienne ou encore plus tardive pour le prêtre de Sérapis.

Portrait du Fayou - British Museum - Artemidore

Artémidore (British Museum)

Portrait du Fayou - British Museum - Homme prêtre de sérapis

Prêtre de Sérapis

Techniques des portraits du Fayoum

Ils sont peints le plus souvent sur de très minces planches de bois (de 2 à 20 mm). Le bois est local (figuier de sycomore, acacia) ou importé (cyprès, cèdre, tilleul, hêtre). Ces planchettes ont souvent été recouvertes d’une fine couche de stuc liquide, sur lequel l’artiste faisait une esquisse. Un autre support était le linceul en toile de lin.

Coté peinture deux techniques sont en vigueur :

  • la peinture à la détrempe, utilisant des couleurs délayées dans de l’eau, avec un rajout d’agglutinant (résine, blanc d’œuf, …), puis sous l’influence des techniques grecques et romaines se développent …
  • … la peinture à l’encaustique, qui est une sorte de peinture à la cire, mêlée à des pigments, appliquée à chaud ou à froid, et qui permet des effets de transparence et de volume.

Les couleurs sont les couleurs « de base » de la période antique : blanc, noir, ocre jaune, terre rouge ; quelques autres sont utilisées pour les vêtements et les bijoux (le rose, le violet, le vert, ou l’or par exemple).

Portrait du Fayoum - British Museum - Femme 2

La position de face est donc retenue, mais les visages ont souvent une position légèrement décalée pour simplifier la représentation et pour rendre l’expression plus forte. Ce qui frappe évidemment dans ces portraits du Fayoum, ce sont les yeux toujours très grands et qui portent toute l’énergie de la représentation, tenue dans le regard. Ce regard est tourné vers le spectateur généralement, il semble lointain, l’air général est solennel, un peu distant, comme si le modèle avait bien conscience de l’usage qui serait fait de ce portrait, portant son image pour l’éternité et devant, dès lors, le montrer comme il est, juste ce qu’il est, dans toute sa simplicité.

L’européenne

Portrait du fayoum - Musée du Louvre - L' européenne

L’européenne, portrait du Fayoum (vers 117-138)

Il s’agit d’une jeune femme brune avec un voile d’or sur la poitrine. En 1997 ce portrait a fait l’objet d’une restauration car une galerie d’insectes lui mangeait méchamment le visage sur son coté vertical gauche.

Le portrait est peint à l’encaustique, sur un panneau de bois de cèdre irrégulier. Il semble qu’il n’y ait eu aucun dessin préparatoire. Il mesure 42,5 cm de haut. Je vous propose quelques « gros plans » pour apprécier quelques détails qui participent sans doute à cette beauté générale:-) …

Portrait du fayoum - L' europénne - Détail - Oeil

… le reflet de la pupille et un léger cerne sous les yeux, des cils obtenus avec de petites griffures de la couche colorée et qui dévoilent la préparation noie sous-jacente

Portrait du fayoum - L' europénne - Détail - Bouche

… l’humidité sur le haut de la lèvre, l’ombre de la bouche

Portrait du fayoum - L' europénne - Détail - Boucle d'oreille

… un joli bijou, typique de la mode romaine de l’époque

Portrait du fayoum - L' europénne - Détail - Plastron

… le plastron, réalisé avec des feuilles d’or

Encore des questions sur les portraits du Fayoum …

Ces portraits posent encore beaucoup de questions, notamment une, fondamentale, sur leur rôle et les conditions de leur réalisation. Bien sûr, tous ces portraits ont été retrouvés dans des tombes, un lieu sans doute propice à la conservation. Mais une hypothèse existe, celle qu’ils auraient eu un usage PRE-funéraire. Sinon comment expliquer qu’ils soient découpés pour s’ajuster au réseau de bandelettes de la momie. Aimait-on, dans le Fayoum, il y a 2000 ans avoir dans sont intérieur des tableaux décoratifs, ornementaux, exécutés du vivant de son modèle, comme à notre époque moderne ?

Portrait du Fayoum - British Museum - Femme 1

Portrait du Fayoum - British Museum - Femme 3

Leur grande qualité en particulier laisse penser qu’ils ont été faits du vivant du modèle et non pas sur la base d’un modèle défunt. Mais ils sont pourtant si distants et sérieux, jamais en situation de vie courante, qu’ils paraissent connaître l’usage qui sera fait du tableau après leur mort. Alors comment expliquer les représentations d’ enfant ? Pourquoi représenter un enfant alors que sa mort ne devrait raisonnablement pas être la première préoccupation au point de « prévoir » si tôt son portrait ….

Bref, beaucoup de points à éclaircir encore et je vous laisse là;-). Ce qui est certain en revanche, c’est qu’avec l’arrivée du christianisme en Egypte les traces de la religion antérieure seront progressivement effacées et en particulier la représentation des corps féminins.

Notre galerie de portraits du Fayoum

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