Naucratis ville grecque ou égyptienne, une question de méthode 1


Derrière ce titre se cache la démonstration, faite par Alexandra Villing du British Museum, que la prise en compte de certaines sources et leur interprétation peuvent changer radicalement la compréhension d’un site. Naucratis fait actuellement l’objet d’une nouvelle interprétation. Celle-ci permet de corriger de nombreuses idées préconçues avec une révision à la baisse du caractère grec du site et la mise en valeur de l’interaction gréco-égyptienne.

Naucratis, une comptoir de marchands grecs

Pourquoi parler d’une « ville grecque » alors que Naucratis se situe géographiquement dans le Delta du Nil ? Une source majeure, écrite, a été pendant longtemps la référence exclusive des historiens. Hérodote dans ses « Histoires » parle en effet de Naucratis en ces termes.

CLXXVIII. Amasis témoigna beaucoup d’amitié aux Grecs, et en obligea plusieurs. Il permit entre autres aux Grecs qui allaient en Égypte de s’établir à Naucratis. Quant à ceux qui ne voulaient pas y fixer leur demeure, et qui n’y voyageaient que pour des affaires de commerce, il leur donna des places pour élever aux dieux des temples et des autels. Le plus grand temple que ces Grecs aient en Égypte, et en même temps le plus célèbre et le plus commode, s’appelle Hellénion, ou temple grec. Les villes qui le firent bâtir à frais communs furent : du côté des Ioniens, Chios, Téos, Phocée, Clazomènes ; du côté des Doriens, Rhodes, Cnide, Halicarnasse, Phasélis ; et, de celui des Éoliens, la seule ville de Mitylène. L’Hellénion appartient à toutes ces villes : elles ont droit d’y établir des juges. Toutes les autres villes qui prétendent y avoir part s’attribuent un droit qu’elles n’ont pas. Les Éginètes ont cependant bâti pour eux, en particulier, un temple à Jupiter; les Samiens à Junon, et les Milésiens à Apollon.

Naucratis était autrefois. la seule ville de commerce qu’il y eût en Égypte. Si un marchand abordait à une autre bouche du Nil que la Canopique, il fallait qu’il jurât qu’il n’y était point entré de son plein gré, et qu’après avoir fait ce serment, il allât se rendre avec le même vaisseau à l’embouchure canopique ; ou du moins, si les vents contraires s’y opposaient, il était obligé de transporter ses marchandises […] autour du Delta, jusqu’à ce qu’il arrivât à Naucratis. Telles étaient les prérogatives dont jouissait cette ville.

Les villes fondatrices de Naucratis d'après Hérodote

Les villes fondatrices d’après Hérodote

Carte du Delta avec situation de Naucratis

Carte du Delta du Nil

Du point de vue géographique, il est vrai que la cité est idéalement placée pour le contrôle du commerce. Sur la branche canopique du Nil, la plus profonde et large pour accueillir les navires de mer, Naucratis se situe aussi à mi-chemin entre le port d’Heraklion sur la Méditerranée et de Memphis, la ville qui verrouille l’accès à l’Égypte « intérieure ». Enfin Naucratis est proche de la capitale du royaume, Saïs. L’Égypte exporte du blé, du natron, du papyrus et importe de Grèce de l’argent, de l’huile d’olive et du vin.

Les relations entre la Grèce et l’Égypte s’inscrivent dans le cadre des transformations du monde antique entre le 8ème et le 4eme siècle av JC, avec les montées en puissance successives assyriennes, babyloniennes, perses, de la Macédoine et des cité grecques. De fait la politique étrangère égyptienne a également opéré un déplacement de son axe de l’Est vers l’Ouest. Elle est ainsi de plus en plus intégrée dans les réseaux commerciaux méditerranéens et cela bien avant les conquêtes d’Alexandre le Grand et la fondation d’Alexandrie en 331 av. JC.

Flinders Petrie en 1886

Flinders Petrie, en 1886

La recherche s’était principalement consacrée, jusqu’à très récemment, sur la perspective grecque, en se basant sur les écrits d’Hérodote. Avec l’arrivée de l’archéologie et les premières fouilles de Flinders Petrie en 1884, des premiers résultats spectaculaires sont apportés avec le repérage du site et la confirmation de la place centrale de Naucratis dans le réseau commercial.

Plan de Naucratis

Plan du site de Naucratis

Ces fouilles mettent au jour les sanctuaires au Nord de la ville. Vingt ans plus tard, David Hogard découvre l’Hellenion, une structure multicellulaire ou plusieurs dieux grecs étaient vénérés. De la céramique grecque est aussi relevé avec abondance.

Coupe ionnienne avec inscription grecque peinte nommant Aphrodite à Naucratis. 575–550 Av.JC British Museum

Bol avec inscription dédicatoire à Aphrodite

Ces découvertes archéologiques confirment alors la source littéraire et les dires d’Hérodote.

Plus récemment, la dernière mission américaine (1977-1983), a concentré ses fouilles sur le grand Temenos, au sud (il s’agissait sans doute d’un centre de l’administration du site, dédié au dieu Amun-Ra). Ses conclusions furent qu’il n’y eu pas eu d’occupation égyptienne du site avant la période ptolémaïque ….

Les rares égyptologues qui ont pu étudier le site ont pourtant soutenu le contraire : Naucratis n’est pas une ville grecque qui s’est entourée par la suite d’une banlieue égyptienne mais bien d’une ville originellement égyptienne qui a eu une banlieue grecque tardive.

Naucratis, une ville égyptienne avec une présence grecque

La mission du British Museum, présentée par Alexandra Villing, a donc entrepris un réexamen du site. Une grande partie du travail consista à réunir et étudier les objets du monde entier, numériser et analyser les carnets de fouilles, replacer les objets dans leur contexte de découvertes.

Il en ressort des problèmes fondamentaux de méthode qui ont mené à des conclusions en partie erronées. Ces problèmes sont principalement les suivants :

  • la stratégie de sélection du matériel. 17.000 objets trouvés ne représentent que 3% de l’assemblage initial. Par ailleurs, la céramique non décorée, très souvent mentionnée, n’était pas intéressante pour les archéologues de l’époque et n’a pas fait l’objet d’études,
  • une seule partie de cet échantillon lui-même a été présenté à la communauté scientifique et au public. Les figurines phalliques par exemple sont passées sous silence car ce n’était pas convenable au 19ème siècle …
  • Il n’y a pas eu de travail de synthèse sur l’ensemble des éléments. Ceci s’explique sans doute aussi par la très grande dispersion du matériel dans 60 collections à travers le monde.

Répartition des Objets de Naucratis dans les différentes collections à Janvier 2013

Répartition dans les collections des objets découverts à Naucratis

  • Enfin l’analyse a sans doute été biaisée. En ne communiquant principalement que sur les éléments d’origine grecque, ce sont principalement les historiens hellénistes qui se sont attelés à l’analyse.

Le travail de l’équipe du British Museum a permis aussi de progresser sur une meilleure connaissance de l’écosystème de Naucratis. En effet, à l’exception de sa partie centrale on ne connaissait rien de son organisation urbaine, de la localisation de son port, ni des processus de relation entre les groupes humains.

Les conclusions du nouveau matériel découvert et de leur analyse vont assez loin et prennent en défaut, en partie, la compréhension classique de la ville de Naucratis, de sa fonction, de sa population.

  • C’est le commerce mentionné plus haut (vin, huile d’olive, etc) qui alimentait l’économie et non pas la céramique grecque. Les analyses montrent que les céramiques ont été amenées sans doute par les marchands pour les dédier dans les temples; La céramique reflète donc le réseau et les relations commerciales et non pas d’abord une population locale résidente. La population était sans doute multi-ethnique et non pas une enclave grecque exclusive. Ceci a été mis en évidence par la découverte d’une céramique abondante d’origine locale et de fonction domestique : activité culinaire, lampes, …
  • Au total le résultat est stupéfiant : les fouilles du Bristish Museum montrent que la céramique d’origine égyptienne et du Levant représentent 79% du total alors qu’en 1884 la céramique grecque comptait pour 64% du total. En complément le réexamen de plusieurs figurines en terre cuite et calcaire, qui n’avaient pas fait l’objet d’études ni de publications jusqu’alors, montre la présence de figurines votives pour des cultes égyptiens durant notamment le 6ème et le 5ème siècle avant JC …
  • La ville a bien été occupée avant l’ère ptolémaïque et ce, sans doute, dès la fin du 7eme siècle. La présence grecque, indiscutable, n’est pas pour autant exclusive et n’a pas joué le rôle prépondérant qu’on lui accordait jusqu’à présent.

Naucratis connait un véritable déclin après 525 av. JC du fait de la conquête et de l’occupation perse en Égypte, qui change les pratiques commerciales et fait perdre à la la ville son statut de centre d’échange international. Elle reste cependant un centre important comme le montre par exemple la stèle ci dessous, avec un décret qui fixe les taxes.

Stèle Nectanébo 1er dite Stele de Naucratis instituant notamment une taxe sur tout commerce avec les grecs au profit de la déesse Neith et de son temple de Saïs

Stèle de Nectalebo 1er, 380 av. JC

Il reste encore beaucoup à faire concernant Naucratis : dans le nord du site, la prospection indique qu’il reste encore une grande partie de l’Hellenion à fouiller. Un lac qui recouvrait une grande partie des sanctuaires a aussi été récemment asséché permettant d’espérer de nouvelles fouilles prometteuses.

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