La polis grecque contre le (monde) sauvage : les lions de Délos


J’avais déjà abordé la représentation de l’ordre contre le chaos dans l’art grec, en prenant comme exemple quelques œuvres et périodes, notamment en présentant le plan d’une polis (cité-état). A la suite d’une certaine émission télé (l’animateur se reconnaîtra sans doute vu notre échange), je voudrais y revenir ici, pour la période particulière de la Grèce dite « archaïque » (du 8ème au 6ème siècle av. J.-C.). En effet cette période voit la naissance de la cité grecque, la polis. A travers diverses formes d’art, on remarque la défiance de l’époque vis à vis du monde extérieur à la cité et le message d’une supériorité de la culture humaine sur la nature sauvage.

Oinochoe corinthienne - Polis contre monde sauvage

Au 7ème, sur les vases par exemple, les frises d’animaux deviennent plus fréquent. Cette nature pacifique ou déchainée est devenue un thème de préoccupation majeure. Le monde sauvage, en dehors de la polis, faisait parfois des incursions dans la cité, dévastait les champs, attaquait la communauté. On était exposé aux ours, sangliers, et l’on s’imaginait que des lions et des centaures vivaient dans ce contre-monde, antithèse de la cité.

Délos - Plan - Polis contre monde sauvage

Les sanctuaires témoignent aussi de cette vision du monde. A la fin du 7ème siècle les Naxéens (de Naxos) décidèrent la construction, à Délos, d’un sanctuaire de grand style (édifice pour les banquets, propylée et portique attenant). On y érigea plusieurs statues de dieux dans un espace assez dense.

Terasse des Lions de Délos - Polis contre monde sauvage

La terrasse aux lions – Délos

La défiance de la polis envers le monde sauvage se matérialise parfaitement ici : aux abords de la polis, une terrasse fut mise en place, avec les statues de 6 énormes lions (n°23, à gauche sur le plan). Ceux-ci protégeaient l’un des accès au sanctuaire. Le lion était, pour l’époque, considéré comme l’un des êtres les plus dangereux de cette nature sauvage. On retrouve ici un peu du mythe classique des fondations des villes, où, souvent, un héros tue un animal sauvage avant de fonder une cité, et lève ensuite un mur d’enceinte garant de l’ordre culturel des hommes. Dans l’exemple du sanctuaire de Délos toutefois, ces êtres sauvages et dangereux ont été « retourné » au propre comme au figuré, au profit de la protection de la polis.

Un autre exemple nous est apporté par la décoration des temples. La cité de Prinias, en Crète, édifia au milieu du 7ème siècle un bâtiment sacré réunissant 3 fonctions : temple dédié à la déesse tutélaire de la ville (Artémis), foyer de la cité et lieu de réunion pour les banquets. A l’extérieur du bâtiment, sur la façade, on comprend bien le message de la domination exercée par les dieux et les hommes sur la nature. Un monde très structuré, très hiérarchisé y est représenté avec ces trois composantes.

Prinias - Facade du temple A - Polis contre monde sauvage

Prinias - Frise des cavaliers sur le temple A - Polis contre monde sauvage

En effet tout en bas, une frise fait défiler les animaux sauvages (biches et montres). Plus haut et sur les cotés des cavaliers armés et montés sur des chevaux représentent l’élite masculine de la polis, en charge de protéger la communauté des dangers extérieurs. Les portes d’entrée sont ornées de personnages féminins. Sur les murs encadrant les portes se trouvent des jeunes filles nues et sous le linteau des reliefs représentant des femmes richement vêtues. Tout en haut trône la maîtresse divine, dédoublée selon une symétrie parfaite.

Le rituel du culte se déroulait sans doute devant le temple, sur l’espace central, ce qui permettait à toute la communauté de reconnaitre son rôle et sa position dans le décor de l’édifice.

Pour en savoir plus

Un livre de synthèse sur la polis grecque

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