Autour du site de Brassempouy : histoire, découvertes et mise en valeur


Brassempouy Couverture   Lorsque l’on évoque la « Préhistoire », que ce soit dans les médias, dans les colloques ou dans nos conversations, ressurgissent presque systématiquement quelques exemples fameux, quelques images-clef évocatrices associées à des sites tout aussi connus. C’est le cas de la célèbre Dame de Brassempouy. Originaire du village éponyme de Chalosse dans le département des Landes, cette œuvre majeure du Paléolithique supérieur ne fut pas, loin s’en faut, la seule découverte issue des grottes de ce territoire, et notamment de la grotte du Pape. Le caractère exceptionnel de cette Dame a naturellement conduit à une occultation progressive des autres découvertes réalisées sur le site, ce qu’on ne peut déplorer, eu égard à la « révolution » de nos connaissances engendrée par sa découverte. Il est cependant dommageable de ne pas souligner le fait que la station de Brassempouy a livré d’autres pièces importantes. Dans ce premier billet sur la période « Préhistorique », nous nous attacherons donc à dresser un panorama de l’histoire du site, des découvertes qui y ont été réalisées et des aménagements du site de Brassempouy, le plus exhaustivement possible. Il convient tout d’abord, puisque c’est notre premier article dans cette section, d’effectuer quelques précisions quant à la période que nous allons évoquer. La Préhistoire désigne de manière conventionnelle l’espace temporel séparant l’acquisition de la bipédie de l’apparition de l’écriture. Cette définition n’est pas sans défaut, car si l’apparition de la locomotion bipède apparaît chez le genre Homo vers 3 millions d’années Before Present, elle date chez les Australopithèques de 5 millions d’années BP. Quant à l’écriture, elle effectue ses débuts au IVème millénaire avant JC au Proche-Orient, mais sera en usage en Europe occidentale bien ultérieurement grâce notamment aux étrusques et aux romains, et encore plus tardivement dans la plupart des régions de la France actuelle. A l’heure actuelle, les scientifiques tendent donc à diviser les temps préhistoriques en deux périodes distinctes : la Préhistoire d’une part, qui comprend Acheuléen, Moustérien, Paléolithique (lui-même divisé en 5 faciès principaux) et Mésolithique ; La Protohistoire d’autre part, qui inclut le Néolithique et les Âges des métaux. Ces divisions s’opèrent non plus selon des critères purement chronologiques, mais sur des évolutions technologiques, sociales et culturelles progressives. Cette définition n’est donc pas sans faille, ni sujette à un plébiscite massif. Nous tenterons de synthétiser et d’expliciter plus précisément ces chronologies dans un futur billet. Retenons que nous traiterons dans cet article deux faciès du Paléolithique supérieur : l’Aurignacien(1), qui s’étend de 40 000 à 28 000 BP, et le Gravettien(2), de 29 000 à 22 000 BP(3). Bien que quelques pièces attestent d’occupations Solutréennes et Magdaléniennes, nous ne les évoquerons pas afin de rester le plus clair possible. Ces périodes sont conventionnellement différenciées par les différences typiques qu’il existe entre leurs industries lithiques.

Chrono Delporte Chronologie des temps préhistoriques, par Henri Delporte

La station de Brassempouy est située en aval du village, construit sur un ancien castrum Romain(4). Les cavités sont au nombre de 4, situées légèrement en dessous du niveau actuel du sol, au flanc d’un massif calcaire dont la stratigraphie est complexe. Le coteau est longé par un ruisseau, le Pouy. Nous détaillerons seulement dans cet article les grottes du Pape et des hyènes, les deux autres, dites Dubalen et du mégacéros, découvertes et fouillées dans les 30 dernières années, ayant livré des témoignages plus communs. Il a été montré en 2002 que ces différentes cavités communiquaient durant le Paléolithique supérieur. Comme nous l’avons déjà souligné, les grottes ont été occupées durant près de 20 000 ans, durablement ou ponctuellement. Pourquoi une telle récurrence d’occupations humaines durant une si longue période ? Il est possible d’apporter quelques réponses à cette question. A l’Aurignacien et au Gravettien, le climat glaciaire ne permettait qu’à une faune spécifique de vivre dans la région. Parmi ces animaux vivant dans les Landes actuelles, citons par exemple le renne, le mammouth, le rhinocéros laineux, le bison et l’auroch, le cerf mégacéros, l’ours et la hyène des cavernes, mais aussi le cheval ou le glouton. Un des animaux les plus courants et les plus faciles à chasser pour l’homme était le renne. Ses troupeaux, empruntant les vallées afin de se déplacer, étaient particulièrement chassés et constituaient près de 80% de l’alimentation humaine. Les grottes de Brassempouy, situées sur un léger promontoire, dominaient une petite vallée qui était probablement suivie par les troupeaux de rennes. De plus, un gisement de silex exploitable se situait à quelques kilomètres seulement des grottes. Le nombre peu élevé de grottes habitables dans la région constitue le troisième élément de réponse. Le site était donc au cœur de plusieurs enjeux vitaux pour les aurignaciens et les gravettiens, ce qui a conduit à son occupation régulière durant plusieurs milliers d’années.

Plan des grottes - Aurélien Simonet, in Brassempouy (Landes, France) ou la matrice gravettienne de l'Europe Plan des grottes de Brassempouy, par Aurélien Simonet

La grotte la moins importante est celle dite « des hyènes », du nom des animaux ayant livré plusieurs témoignages dans cette galerie. Elle a été fouillée de 1894 à 1896 puis dans les dernières années du XXème siècle. Si nous l’évoquons avant la grotte du Pape, c’est pour une raison chronologique : les pièces découvertes dans la galerie des hyènes sont quasiment toutes attribuées à l’Aurignacien. C’est dans cette cavité qu’on été découverts la majorité des restes humains de Brassempouy, considérés comme importants puisqu’ils font partie des rares éléments humains Aurignaciens clairement identifiés. Ils se composent de dents, de fragments de mandibules et de crânes. De fait, ces restes soulèvent de nombreux débats au sein de la communauté scientifique, particulièrement au niveau anthropologique, puisqu’à cette période les neanderthalensis côtoyaient encore les sapiens. Signalons également la présence de deux pointes d’Aurignac très caractéristiques, d’une centaine de grattoirs, de burins et de lames, ainsi que de quelques outils ayant plusieurs fonctions. Cependant, même si c’est anecdotique, quelques éléments semblent attester une présence postérieure à l’Aurignacien, comme quelques grattoirs ou un burin.

Planche industrie lithique Aurignacienne Planche descriptive de l’industrie lithique Aurignacienne de la Galerie des Hyènes

A cette industrie lithique s’ajoute un important artisanat mobilier osseux. Un des éléments les plus importants de cette grotte est sans conteste une gravure sur os, découverte dans une couche de l’Aurignacien ancien en 1994. Elle est interprétée comme une gravure « féminine », constituée de plusieurs incisions schématiques et marquées. Dominique Buisson la décrit comme une « figuration vulvaire schématique », en accord avec les représentations contemporaines de La Ferrassie (mais dont le support est alors minéral). Un autre axe de lecture, moins clair, y voit une « figuration asymétrique féminine », qui laisserait alors voir les jambes, la taille, le bassin et donc la forme générale du bas d’un corps féminin. Cette dernière interprétation soulève des interrogations, surtout en termes de style, puisque ce type de représentations a jusqu’à présent été retrouvé dans un contexte plus tardif, notamment au Magdalénien. Quoi qu’il en soit, citons pour conclure sur cette pièce Dominique Buisson :

L’intérêt majeur de cette découverte est de montrer qu’il existe dès les premières phases de l’Aurignacien, dans le sud-ouest français, de fines gravures sur support osseux, analogues à celles de phases plus récentes gravettiennes et magdaléniennes.

Relevé gravure figuration vulvaire schématique aurignacienne - Grotte des hyènes Relevé de la gravure vulvaire Aurignacienne sur os

Photo de vulves gravées - La Ferrassie Photographie de gravures vulvaires pariétales à La Ferrassie (Dordogne)

La grotte la plus importante est celle dite « du Pape », nommée ainsi en raison de sa proximité avec une ferme du même nom, sans rapport donc avec le « Pape de la Préhistoire » Henri Breuil. Cette grotte est voisine de celle dite « des hyènes » précédemment décrite. Les dimensions actuelles de l’entrée de la grotte du Pape sont d’environ 5m de hauteur pour 8 de largeur, prolongée par une « Avenue » d’environ 5m de largeur qui se subdivise ensuite en deux couloirs distincts. C’est cette cavité qui fut la première à être découverte, en 1880, alors que des ouvriers rénovaient un chemin d’exploitation appartenant au Comte de Poudenx. Les fouillent furent alors confiées au conservateur du musée de Mont-de-Marsan (Landes), Pierre-Eudoxe Dubalen. Ce dernier effectua plusieurs campagnes de fouilles sur le site, auxquelles il consacra de nombreuses publications. Son travail révéla dans un premier temps 3 occupations successives (il se trompa néanmoins dans la datation de plusieurs pièces, qu’il croyait néolithiques) et de nombreux objets, utilitaires et « artistiques ». Les fouilles furent alors abandonnées en 1882, puis reprises en 1890 par d’autres archéologues. 1892 est une année qui fit date dans l’histoire des fouilles de Brassempouy. En effet, l’Association Française pour l’Avancement des Sciences (AFAS) se réunissait alors à Pau. Le 19 septembre, ils organisèrent une « excursion » privée, durant laquelle les membres se livrèrent à un pillage en règle de la grotte du Pape à partir d’une tranchée prévue à cet effet. L’organisateur de la « sortie », le Docteur Magitot, qualifia l’évènement de « razzia préhistorique », où chacun entamait lui-même le sol et les parois afin de compléter sa collection personnelle. Cet épisode déplorable ne fut cependant pas inutile, puisque dans l’assemblée des « spectateurs » se trouvait Edouard Piette. Juge de profession, il était et est toujours considéré comme un des plus grands préhistoriens français, parmi les fondateurs de la discipline scientifique préhistorique. Avant de s’intéresser à Brassempouy, il avait déjà fouillé des sites tels que Gourdan ou le Mas d’Azil … Piette assista donc ce jour là à la découverte de deux éléments extrêmement rares par des membres de l’AFAS : deux fragments de statuettes en ivoire de mammouth. L’adjectif « rare » peut même être considéré comme trop faible, surtout en cette fin du XIXème siècle où les découvertes de figurations humaines préhistoriques mobilières sont des évènements d’ampleur (du point de vue de la communauté scientifique, l’engouement du public pour les temps « antédiluviens » ne venant que plus tardivement). Les fouilles de Piette commencèrent donc en 1894, et se terminèrent en 1898. On ne peut raisonnablement pas détailler les industries lithiques et osseuses de la grotte du Pape dans cet article, puisqu’elles sont extrêmement riches, et que les expliciter demanderait un temps considérable. Nous ne saurons donc trop renvoyer les intéressés à la bibliographie, qui nous l’espérons, pourra combler les plus curieux des lecteurs (ou perfectionnistes, pour les étudiants). Retenons simplement que les grottes ont révélé plusieurs occupations successives : Moustérienne, Aurignacienne, Gravettienne, Solutréenne et Magdalénienne. C’est-à-dire la majeure partie du Paléolithique moyen, et la totalité du Paléolithique supérieur. Notons également que les techniques de l’époque, ainsi que les avancements de la discipline préhistorique, ne permettaient pas à Piette d’effectuer des relevés stratigraphiques d’une précision comparable à celle de nos contemporains. Ce que nous détaillerons dans la suite de cet article a donc pu être légèrement modifié, par rapport à l’impression du fouilleur.

Planche industrie lithique Gravetienne Planche descriptive de l’industrie typique lithique Gravettienne

Venons-en au sujet qui a fait la renommée du site : ses représentations humaines. Il n’est pas malheureusement pas possible d’affirmer avec certitude leur datation(5), mais leur appartenance au Gravettien supérieur est considérée comme très probable. 9 éléments figurant des parties anatomiques humaines ont pu être retrouvés. Ils sont tous en ivoire de mammouth, et conservés au Musée d’Archéologie Nationale de St Germain en Laye.

La Venus de Brassempouy La « Venus de Brassempouy », 1892, 79mm

La « Venus de Brassempouy », 1892, surnommée « La Poire ». Henri Delporte disait d’elle qu’elle était « adipeuse sans être stéatopyge », c’est-à-dire charnue, sans pour autant présenter une hypertrophie des cuisses et des fesses conjointe (élément récurrent dans la représentation des Venus, comme pour la Venus de Lespugue par exemple). Ce fragment est remarquable par la figuration du sexe très poussée et l’utilisation d’incisions (peut être la pilosité, une parure ou des marquages corporels) ;

L'Ebauche L’Ebauche, 1892, 73mm « L’Ebauche », 1894, représentation peu travaillée d’une partie inférieure de corps humain. Piette pensait que la réserve d’ivoire au niveau du sexe avait été laissée pour figurer un individu masculin. Ceci dit, le fait que les pieds ne sont pas dégagés de la masse d’ivoire et que la peau présente encore des traces de raclage semblent indiquer que la statuette n’était pas terminée, d’où son nom et les incertitudes quant à son sexuage ; Manche de poignard

Le Manche de poignard (1894, 56mm)

Figurine à la pèlerine

la Figurine à la ceinture (1894, 68mm)

Figurine à la ceinture

la Figurine à la pèlerine (1894, 45mm)

Fillette la Fillette (1894, 48mm)

Quatre représentations découvertes également en 1894, nommées respectivement le « Manche de poignard », la « Figurine à la ceinture », la « Figurine à la pèlerine », et la « Fillette ». La Figurine à la ceinture présente le même type d’incertitude quant à son sexe que l’Ebauche, bien qu’elle soit plus volontiers assimilée à une femme (la réserve étant interprétée comme une exagération du Mons Veneris). La Figurine à la pèlerine serait un tronc humain enveloppé dans un vêtement. Quant à la Fillette, c’est une représentation féminine simplifiée, bien que les seins aient pu disparaître suite aux mouvements du sol durant son enfouissement ;

Le torse

Le « Torse » (1896, 93mm), également « adipeux sans être stéatopyge »

L'ébauche de poupée L’Ebauche de poupée, 47mm « L’Ebauche de poupée », encore moins travaillée que « l’Ebauche ». Edouart Piette pensait qu’il s’agissait d’un jouet d’enfant.

Dame de Brassempouy La Dame de Brassempouy, 36,5mm

Et enfin, en 1894, a été découverte la « Dame de Brassempouy » ou « Dame à la capuche », haute de 3,6cm. Ce tête a potentiellement pu appartenir à une statuette complète. Son visage de forme presque triangulaire est absolument unique. Le nez, les arcades sourcilières, le front et le menton sont représentés en relief. Là où les yeux sont esquissés par de timides représentations des pupilles, la bouche est absente. Cette tête féminine porte un quadrillage incisé, représentant selon les interprétations soit une capuche, soit une disposition spécifique de la chevelure, ce qui paraît plus probable d’après les dernières études et comparaisons(6). Cette tête a été réalisée à partir de plusieurs procédés techniques : les incisions (au nombre de trois, différenciables selon les outils utilisés) utilisées pour le quadrillage et le dégagement des reliefs du visage, les perforations (pour les pupilles), le raclage, et le polissage. Le processus de fabrication a pu être reconstitué à partir de l’étude de la pièce, puis par expérimentation. Ces techniques ont toutes été utilisées pour les autres figurations humaines de Brassempouy. Que faut-il retenir de ces représentations ? Leur motivation est et sera toujours sujet à controverse, puisque nous n’avons pour toutes sources que leur propre existence. De même, nos interprétations sont soumises à notre propre vision culturelle, qui n’était assurément pas la même que celle des créateurs de ces figurations. Même dans la plus parfaite objectivité, il est strictement impossible de se projeter dans l’esprit des hommes qui nous ont précédé voilà près de 29 000 ans. De plus, notre réflexion est limitée par les témoignages archéologiques retrouvés. Quid du patrimoine immatériel, de l’art du corps, des outils dont on n’a pas retrouvé trace, comme celui de la Vénus de Laussel(7) ? Pourquoi certaines statuettes sont elles exceptionnellement travaillées, et d’autres à peine ébauchées ? Autant de limites qui incitent à l’humilité et à la pondération vis-à-vis des interprétations que nous allons maintenant exposer. La première interprétation a été très pragmatique. En effet, Piette avait demandé que soient calculés les indices céphaliques et faciaux de la Dame de Brassempouy. Cependant, ces indices ne correspondent aucunement à ceux des espèces humaines découvertes jusqu’à présent. La théorie de la réalité anatomique, défendue aux premiers temps de la science préhistorique, n’est donc plus considérée comme valable. On a aussi suggéré une interprétation en rapport avec la fécondité, surtout pour les statuettes très adipeuses. Le Comte Bégouën, fameux préhistorien, avait écrit en 1932 :

 Quand à moi, grand artisan de la théorie qui soutient que l’art préhistorique a une raison d’être magique, je prétends que si les artistes [gravettiens] ont ainsi représenté la femme, c’est dans le but de la célébrer dans son rôle naturel de mère, de génératrice, et même de la rendre féconde par cette sorte d’enchantement ».

C’est possible, mais ne peut être prouvé, d’autant qu’il n’est pas certain que les hommes du Gravettien aient bien connu le lien entre sexualité et naissances. Certaines œuvres ultérieures plaident en faveur de cette hypothèse, mais l’exemple le plus probant date du Magdalénien, soit plus de 10 000 ans après : il s’agit de la plaquette « de la femme au renne » (MAN), qui montre une femme probablement enceinte près d’un renne mâle. De même, on ne trouve presque jamais de représentations d’accouchements, et encore moins d’accouplements. La représentation féminine est donc généralement statique, ce qui n’appuie pas la thèse d’un rapprochement avec la notion de fécondité. Il a été supposé qu’elles étaient le support de rituels chamaniques. La théorie de la représentation de « héros », ou de figures importantes de la croyance des hommes préhistoriques, a également été suggérée. On a également proposé une interprétation en rapport avec les incarnations de forces vitales, ou d’ancêtres, par comparaison avec des œuvres similaires d’Afrique Noire. Les statuettes constitueraient alors un lien entre monde terrestre et monde « des morts », peut être chtonien. Les mains négatives de Gargas, contemporaines de la Dame de Brassempouy, sont généralement considérées dans leur processus de réalisation, et non dans leur forme finale. Ce qui induirait une forme de création de lien entre l’Homme et un monde « autre » par l’intermédiaire de la main, et de la matière projetée. De même, on ne retrouve pas les statues placées « n’importe où », elles se trouvent systématiquement dans des grottes, en général au pied des parois. Aujourd’hui, c’est une des thèses les plus médiatisées. Quoi qu’il en soit, comme le suggérait Henri Bégouën, il est probable que les motivations des fabrications de ces statuettes n’étaient pas uniques. L’explication de l’art paléolithique figuratif est donc loin d’être apportée, d’autant qu’elle est sûrement plurielle et complexe, mêlant notions cultuelles et pratiques. Une fois ses fouilles terminées, Edouard Piette établit un cadre légal précis pour la conservation de sa collection, provenant des fouilles de Brassempouy, et plus généralement de dizaines de sites français. En 1904, il fait don de la totalité de sa collection (et donc des statuettes humaines présentées dans cet article) au Musée des Antiquités Nationales (aujourd’hui Musée d’Archéologie Nationale) de St-Germain-en-Laye. La classification qu’il avait lui-même établie, la muséographie et la salle d’exposition ne peuvent plus être changées, puisqu’elles sont inscrites dans les clauses de la donation. Aujourd’hui, l’intégralité de sa collection est exposée dans la salle Piette du Musée, récemment restaurée et visitable sur réservation.

Salle Piette Salle Piette, MAN

Il était néanmoins inconcevable d’abandonner sans autre forme de procès le site qui a tant donné à la science préhistorique. Véritable « matrice gravettienne de l’Europe » selon Aurélien Simonet, Brassempouy devait recevoir des aménagements à la mesure de son importance, même si la grotte est interdite d’accès puisque des fouilles peuvent encore y être réalisées. C’est chose faite depuis le 6 juillet 2002, où un espace muséographique nommé la Maison de la Dame, a vu le jour en remplacement d’un aménagement précédent géré par l’association des amis de Brassempouy. Mastaba extérieur

Extérieur Mastaba  – Vue extérieure de la structure d’exposition

Mastaba intérieur Vue de l’espace muséographique intérieur  (photographie Sébastien Andréi)

Au sein du village de Brassempouy a donc été construit un « mastaba » muséographique, dessiné par Pierre et Eric Raffy, inspiré des constructions sud-américaines précolombiennes. Les employés en organisent des visites guidées. L’exposition permanente présente de nombreux objets issus des fouilles successives du site, et leur qualité plastique n’a rien à envier aux œuvres conservées dans les musées parisiens. Citons par exemple une gravure de cheval sur os à la ligne caractéristique de l’art paléolithique, ou l’exceptionnelle plaquette en ivoire de mammouth au décor symétrique gravé et incisé, souvent qualifié de « vannerie ». Ce dernier objet a peu d’équivalents dans l’art préhistorique, et reste à ce jour incompris. L’espace abrite également des dispositifs plastiques et numériques, contextuels ou explicatifs, comme une maquette du relief, une rotonde présentant les Venus d’Europe, des diaporamas, ou des reconstitutions de foyers gravettiens. La visite peut être complétée par celle du jardin préhistorique, permettant de mieux comprendre en pratique certains aspects de la vie des hommes paléolithiques. Des expositions temporaires sont également régulièrement organisées, tout comme des cycles de conférences où sont invités des spécialistes reconnus. Pour terminer, une petite note subjective : pour avoir visité l’ensemble, nous ne pouvons que vous conseiller de vous y rendre.

Gravure de cheval sur os - Collection Dubalen Gravure de cheval sur os

Plaquette en ivoire de mammouth - Collection Dubalen Plaquette en ivoire de mammouth

En conclusion, nous pouvons clairement affirmer que l’importance du site de Brassempouy dans la compréhension du Paléolithique supérieur est fondamentale, et ce à plusieurs égards. Sa découverte, à l’aube de la science préhistorique, a constitué un des évènements les plus importants de la jeune discipline, essentiellement grâce à la découverte exceptionnelle de la Dame de Brassempouy, objet unique soulevant de nombreuses interrogations. Une autre caractéristique de la station est de ne pas avoir laissé qu’un seul témoignage exceptionnel, mais plus d’une dizaine. Peu de sites déjà découverts en Europe auront laissé tant de témoignages mobiliers que les grottes de Brassempouy, ce qui en fait un des sites Gravettiens les mieux documentés. Face à toutes ces richesses, tant sur les plans formels que culturels, l’Homme contemporain ne peut que se contenter d’hypothèses difficilement vérifiables. Il ne reste plus qu’à espérer que d’autres sites de la même importance soient découvert à l’avenir pour préciser nos hypothèses, ce qui est loin d’être impossible : l’exemple de la grotte Cosquer en est le parfait exemple. —————————————–

1 – Aussi nommé Vallinfernalien. 2 – Aussi nommé Périgordien. 3 – Les dates utilisées sont extraites du cours d’Archéologie Nationale de l’Ecole du Louvre, donné par Mme. Anaïs Boucher. 4 – Profitons-en pour signaler aux amoureux de la période médiévale que ledit village est un modèle d’architecture militaire du XIIIème et XIVème siècles,  construit sur le plan d’une rue-bastide axée nord-sud enserrée d’une part par une église fortifiée d’origine romane et d’autre part par un manoir. Le tout est typique de la frénésie architecturale de la guerre de Cent Ans dans une région fortement touchée par l’influence anglaise. 5 – Les techniques de fouilles laissent planer le doute, elles pourraient potentiellement être Aurignaciennes, même si cela paraît peu probable. 6 – Notamment avec une figure humaine féminine de l’abri de Laussel. 7 – Sans doute une corne. – Bibliographie

  • BUISSON D., BON Fr. (1995) – A propos d’une figuration vulvaire schématique aurignacienne découverte à Brassempouy (Landes), Antiquités Nationales, 27, p. 39-43, 6 fig., 1 pl.
  • DELPORTE H., Brassempouy : La grotte du Pape Station préhistorique, Il y a 20 000 ans … L’art, Association culturelle de Contis, 1980.
  • HENRY-GAMBIER D., MAUREILLE B., WHITE R., Vestiges humains des niveaux de l’Aurignacien ancien du site de Brassempouy (Landes), in Bulletins et mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, 16(1-2), 2004.
  • SANCHI D., VAQUER J, Connaître la Préhistoire des Pyrénées, Sud-Ouest, 1996.
  • SIMONET A., Brassempouy (France, Landes) ou la matrice gravettienne de l’Europe, Edition de l’université de Liège, ERAUL 133, 2012.

Sites internet

Périodiques

  • Pyrénées Magazine hors série Histoire avril 2012 : La Préhistoire Pyrénéenne

A propos de Guilhem

Etudiant à l'Ecole du Louvre (spécialités Islam/Afrique), j'écris sur les périodes pré et protohistorique européennes.

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