Conférence sur les mosaïques d’Antioche – 1


A l’occasion de l’ouverture des nouvelles salles du Louvre consacrée à l’orient romain, une conférence s’est tenue, ce lundi 10 décembre sur les mosaïques d’Antioche (sur l’Oronte, en Turquie), de sa banlieue, Daphne, et de sa grande banlieue portuaire, Seleucia Piera.

Pour une introduction générale sur les mosaïques romaines, vous avez cet autre billet.


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Cette conférence a rassemblé des intervenants américains, allemand, turque, français, … qui sont archéologues, historiens, numismates, conservateurs, ou travaillent dans des ateliers de restauration. La conférence avait pour objet les mosaïques certes, mais au-delà, la nécessaire et valeureuse fertilisation croisée de diverses sciences et techniques pour obtenir une information complète et correcte sur un objet d’art. Pour ma part je ferai (par contre) le compte rendu en deux billets, ce premier billet s’attachant à la présentation des fouilles et la dispersion des œuvres. Le suivant sera principalement dédié à la restauration des œuvres exposées au Louvre qui s’appuient sur les différentes documentations disponibles.

Mosaiques d'Antioche - Conférenciers

 

Présentation des archives conservées au département d’Art et d’archéologie de l’université de Princeton par Trudy Jacoby, Princeton University

Trudy Jacoby a concentré son intervention a posé le cadre historique/géographique de la ville mais surtout des fouilles qui ont permis la découverte des pavements.
Howard Crosby Butler  (1872-1922), a dirigé la toute première expédition. 1500 photos ont été faite lors de 4 campagnes (1910-1913, puis 1922). Mais ce fut surtout Charles Rufus Morey, président du Département Art & Archéologie de Princeton depuis 1924 qui fut sollicité par la France à venir travailler en Syrie. Morey demande alors une contribution de plusieurs musées pour déclencher les travaux. C’est ainsi qu’en 1931 est créé le “Committee for the Excavation of Antioch on the Orontes”. Ses membres sont alors le Worcester Art Museum, le Baltimore Museum of Art, les Musées Nationaux de France (le Louvre, représenté par Jean Lassus), et bien sûr Princeton, qui assure la direction de l’expédition et la responsabilité des publications. Un accord est fait sur le financement et le partage des découvertes qui seront faites.

Les fouilles commencent en mars 1932. Il y aura 8 campagnes principalement dans les années 30. Les premières campagnes sont faites de 1932 à 1936. Près de 300 mosaïques sont retrouvés sur les sites ! Elles viennent de plus de 80 bâtiments, des bains, des églises, des maisons privées. A l’approche de la guerre les fouilles sont suspendues sur le terrain, mais les études et analyses continuent.

De cette époque, les archives conservent un matériel extraordinaire, qui permet aux chercheurs aujourd’hui la remise en contexte des objets trouvés : des inventaires, 40 carnets, des dessins, près de 5000 photos avec leurs négatifs, un livre d’or, 60 classeurs de correspondances. Une documentation exceptionnelle donc sur les sites, chantiers, découvertes, et acteurs de cette aventure. Autrement dit Qui a fait quoi, quand et où ?

Complexe de Yakto - Thetis - détail

Détail d’une des mosaïques du complexe de Yakto (Thétis)

Les carnets, représentent près de 6500 pages et sont en cours de numérisation dans une Base de données. Le premier objectif est leur sauvegarde, mais aussi le partage de ce matériel à la communauté de chercheurs. Un partage se fait parfois avec l’index des Arts chrétiens (description, photo, …)

Nous avons eu droit ensuite à la visualisation d’un petit film noir et blanc de 8 minutes où l’on découvre la ville d’Antioche de l’époque, avec la foule dans les rues de la ville, le chantier de fouilles avec les ouvriers au déblaiement, les structures en bois montées à la verticale des mosaïques pour fixer l’appareil photo en position zénithale, son réglage avec l’équerre, le fil de plomb, le niveau à bulle,

… puis les techniques d’extraction de ces mosaïques. On colle du papier et du tissu sur l’ensemble du pavement. On creuse sous le support, puis des planches sont glissées en dessous. L’ensemble est retourné. Puis la terre et le mortier résiduels sont retirés pour y permettre le coulage d’un ciment armé qui permettra de soutenir l’ensemble lors du transport.

Toujours émouvant de voir ces visages d’outre-tombe, et un peu d’envie aussi lorsque l’on imagine l’émotion de la découverte qui se dégage sous leur outils …

 

Les collections du musée d’Antakya et les résultats de nouvelles fouilles dans la ville d’Antioche sur l’Oronte par Hatice Pamir, université Mustafa Kemal, Antakya

Le musée d’Antakya (muséum archéologique de la province de Hatay ) a été ouvert en 1948. 185 panneaux de mosaïques y sont conservés. 3 grandes salles abritent 75 pavements, et un nouveau bâtiment est en construction pour valoriser l’ensemble. Ces mosaïques datent pour l’essentiel du 2ème au 5ème siècle après JC

Mosaique Yakto - Antakya Museum

Mosaique Yakto – Antakya Museum

Mosaiques d'Antioche - Thétis et Oceanus - Détail

Thétis et Oceanus

Toutes ces œuvres sont typiques du style figuratif mythologiques du 2ème et 3ème siècle ap JC. De même la personnification des lieux, des concepts est fréquente au 4ème siècle, et montre la continuité du goût hellénistique à l’époque romaine.

Par ailleurs les recherches ont repris depuis 2002, avec un premier objectif de sauvetage mais aussi l’étude du développement urbain d’Antioche (mais nous y reviendrons plus tard dans le cadre d’autres interventions, dans le deuxième billet).
Les fouilles se situent au Nord Est de la ville, dans le quartier moderne (36’12’40’N.; 36’10’28’ E.). On y dégage 4 grandes constructions, à des profondeurs allant selon les zones, de 6 à 13 mètres de profondeur, tout près de la rivière Parminius. Au deuxième niveau on a dégagé 21 tombes, alignées dans le sens Nord Sud, au troisième niveau des pièces de stockage et des boutiques, et au quatrième niveau, un bâtiment avec des mosaïques, dont certaines ont été endommagées par la rivière.

Le sondage « G2 » a quand à lui révélé un triclinium avec une mosaïque spectaculaire au sujet mythologique, ainsi qu’une statue d’Eros dans un bassin. Le sondage « F10 » enfin, a 13 mètres de profondeur, révèle les reste du mur de la ville d’époque grecque.

 

Le matériel d’Antioche conservé au Princeton University Art Museum, par Michael Padgett, Princeton University Art Museum

Ces 300 mosaïques ont alimentées les collections de plus d’une dizaine de musées américains dont plusieurs étaient membres du Comitee. Les pièces de Princeton ont connues un sort particulièrement mouvementé car elles ont été maintes fois déplacées et parfois vendues. Avec de l’humour, M. Pagett nous a rapporté quelques anecdotes. Une mosaïque a été restituée à Princeton par une vieille dame qui l’avait conservé chez elle pendant près de 40 ans. Expertisée, cette œuvre venait bien des fouilles d’Antioche et s’était « perdue » comme sans doute quelques autres qui dorment encore dans les jardins et maisons particulières de la ville. Un autre « bad story » fut la mise en vente par l’institution de l’une des des plus belles mosaïques, le concours de boisson entre Heracles et Dionysos, pour 30.000 dollars, sous prétexte de manque de place (27m²) ! Heureusement la vente échoua (happy end).

Princeton conserve finalement aujourd’hui 35 mosaiques dont 21 sont exposées. 10 sont accrochées sur les murs de la Marquand Library of Art & Archeology

Mosaique d'Antioche - Maison de l'Atrium - Concours de boissons Heracles et Dionysos

Mosaïque d’Antioche – Maison de l’Atrium – Concours de boissons Heracles et Dionysos

 

Mosaiques d'Antioche - Marquand Library

Mosaïques d’Antioche – Marquand Library (sympa les conditions de travail !)

Les fouilles des années 40 ont également permis la découverte de quelques fragments de statues, essentiellement provenant du théâtre de Daphne. Quelques stèles de tombes également. Mais au-delà des mosaïques, des fragments de statues et des stèles, ce sont une multitude de petits objets (tessons de verres, de céramiques, etc.) qui ont été retrouvés sur les sites et non pas encore été vraiment valorisé. Un effort important est en cours pour permettre le tri de 260 boites et leur description dans une base de données bientôt accessible sur le web.

 

Les monnaies d’Antioche conservées à la Firestone Library de Princeton et leur intégration dans une base de données en ligne par Alan M. Stahl, Princeton University

40.000 pièces ont été retrouvées lors de ces campagnes de fouilles, en or, argent, ou bronze. Elles sont d’époques grecque, romaine, byzantine et islamique. 90% de ces pièces sont aujourd’hui à Princeton. Après la seconde guerre mondiale, un catalogue d’envergure a été produit mais l’ensemble a finalement été peu étudié. Une nouvelle attention y est portée désormais, avec la constitution d’une base de données. 2500 pièces y sont pour l’heure enregistrées. L’objectif à terme est de rendre cet ensemble accessible aux numismates mais aussi aux historiens, aux archéologues, …

Ces pièces ont été généralement perdues par leurs contemporains. De fait elles sont souvent en bronze et non en or ou en argent comme dans le cas des dépôts. Toutefois signalons un trésor de 12 pièces en argent, retrouvé à Séleucia.
Ce qui est remarquable est l’intérêt de ces pièces pour une meilleure datation des mosaïques, en fonction de leur localisation dans les différentes couches. Leur absence peut aussi être significative. Par exemple aucune pièce du roi Tigranes le grand  n’a été retrouvé démontrant sans doute que le roi ne faisait pas frapper ses pièces à Antioche.
M. Stahl nous a ensuite présenté un ensemble de séries statistiques sur la distribution chronologique des pièces retrouvées et leur période de frappe. Ces séries montrent que la frappe locale semble s’arrêter au début du 7ème siècle. Cela pourrait s’expliquer, selon lui, par une importance décroissante de la ville suite à un ensemble de malheurs survenus au 6ème siècle. Jugez plutôt : un grand incendie, deux tremblements de terre majeurs, la prise de la ville et sa mise à sac par les Perses, et la peste !

Cette distribution chronologique est suivi d’une présentation de la distribution spatiale des pièces retrouvées, ce qui permet notamment de mieux comprendre le développement de la cité

 

La dispersion des mosaïques d’Antioche dans les musées américains, par Christine Kondoleon, Museum of Fine Arts, Boston

Mme Kondoleon est revenu sur l’éparpillement, le « démembrement » des pavements, dont les éléments ont retrouvés de Honolulu à Denver. De fait ces pavements ou leurs parties ont été étudiés séparément et jamais comme une composition globale.

Elle a par ailleurs souligné les choix permanents liés à la profession pour tenir compte dans le cas des mosaïques, des différentes contraintes de poids et de taille des pavements. Les mosaïques et leur support représentent des tonnes, au sens propre du terme, à manipuler et des mètres carrés à placer dans des espaces muséaux parfois exigus. Un exemple : dans le cas de la mosaïque de la Chasse, il n’y avait pas assez d’espace dans le local de destination pour permettre la présentation de toutes les bandes encadrant le motif principal. Le choix a donc été fait de ne mettre que deux bandes sur 4, dans l’axe qui était le plus large. Autre exemple, certains assemblages ont été abandonnés car le budget alloué ne permettait pas de payer l’hélicoptère indispensable pour les déplacer.

Il y a donc encore beaucoup à faire pour valoriser ces œuvres. L’exemple de Baltimore Art Museum en est une preuve, avec 34 œuvres dont plusieurs sont encore au mur, comme il y a 70 ans, ni nettoyées, ni restaurées.

Mosaïques sur les murs du Musée de Baltimore

 

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