La chasse au cerf, activité politique et rituelle chez les Hittites

| 10/11/2012 | 3 Replies

Au Musée du Louvre il est des trésors cachés, des salles fermées depuis longtemps et qui ouvriront leurs portes de nouveau dans quelques mois… Les hellénistes qui se seraient perdus dans notre ‘rubrique Proche-Orient’ se souviennent encore de la fermeture de la galerie Campana dans l’aile Charles X l’année passée. Ils se remémorent certainement leur dernier et modeste hommage aux céramiques sagement enfermées dans leurs vitrines avant la fermeture des salles. Et ils se souviennent peut-être de la satisfaction qui les accompagnait lorsque l’accès au visiteur a été redonné, de la douce chaleur d’un matin ensoleillé éclairant les figures d’Athéna sur les amphores, réchauffant le parquet craquant de la galerie… Je ne saurais décrire la pleine joie de ceux qui, depuis bien des années, attendaient la réouverture des salles consacrées à l’Egypte Copte… Ce sentiment de re-découvrir une époque, une région, un peuple au gré de l’ouverture d’une salle « de la Maison » est particulier. Et mon propos, cette fois, sera de vous présenter une œuvre conservée au musée mais qui n’est pas visible par le public. Cette œuvre est un bas-relief de parement, un orthostate, hittite daté du IX° siècle avant J.-C. Réalisé dans un calcaire local il a été découvert dans la région de Malatya, l’ancienne Arslantepe, en Turquie.

La civilisation hittite, dont est issue cette œuvre décorative, est encore peu connue. De nombreuses études sur les langues en usage, la religion qui était pratiquée – le fameux panthéon « aux mille dieux » -, son organisation politique particulièrement élaborée etc. ont été réalisées.

Carte Anatolie

Pour mieux comprendre le bas-relief qui nous intéresse il nous faut savoir qu’après une période d’apogée l’empire hittite s’effondre au XII° siècle avant J.-C. Quelques principautés survivent à l’image de royaumes restreints comme ceux de Karkémish, Malatya, Marash et Zincirli : quatre lieux où des styles de sculpture différents se développent. Mais auparavant l’empire hittite était bien plus vaste et redouté de ses voisins. Pendant cette dernière période de survivance du royaume les villes sont gouvernées par des dynastes hittites. Puis les araméens les garderont en main.
Mais nous n’en sommes pas là et, au IX° siècle, la ville d’Arslan Tepe est mentionnée dans les textes assyriens comme une ennemie. Elle s’alliera avec l’Urartu voisin contre les assyriens mais perdra son indépendance face à Sargon II en 712 avant J.-C.

Arslan Tépé vue du site

Cet orthostate figurant une scène de char et surmonté d’une inscription en hiéroglyphes louvites a été trouvé dans le Sud Est de la Turquie actuelle. La « colline aux lions », nom donné à Arslan Tepe, doit son nom aux statues de lions gardiens retrouvés à l’entrée du palais royal de la ville néo-hittite. Concernant l’évolution complexe de la figure léonine dans l’art hittite il faudra consulter le très bien illustré Orient et Occident. La Naissance de l’Art Grec d’Ekrem Akurgal (paru aux éditions Albin Michel en 1969). Le site de Milid, c’est ainsi qu’on la nomme pendant la période de l’Age du Fer, a été fouillé par l’équipe française de Louis Delaporte pendant les années 1930. Le second conflit mondial interrompra les recherches. Elles reprendront sous la direction de Claude Schaeffer puis de Merggi et Puglusi au cours des années 1960. Et c’est au cours des toutes premières fouilles que le bas-relief observé est retrouvé.

Arslan tepe

La scène de char sculptée en bas-relief se déploie sur les quelques 78,50 cm de largeur de cette plaque en calcaire. Nous l’avons dit l’orthostate a un but décoratif, il est fixé sur la partie inférieure des murs afin de mettre en valeur les passages stratégiques d’un bâtiment honorifique. L’assemblage de la sculpture dans les ensembles architecturaux est un goût purement hittite issu des traditions architecturales de sa période d’apogée.

Les chasseurs situés à gauche tiennent fermement les rênes passés dans l’anneau passe-guide du char à deux roues. L’attelage paraît particulièrement mobile avec ses deux roues qui supportent la caisse du char barrée d’un motif de croix. Lancés dans une course folle à la poursuite du cerf, figuré à droite, l’un des chasseurs décoche une flèche. Tous deux armés, ils sont coiffés d’un bonnet rond avec une longue mèche recourbée dans la nuque (on a pensé à la représentation d’une natte). Ces deux aristocrates, comme l’indique l’activité de la chasse, sont vêtus de tuniques resserrées à la taille. On notera l’évocation de la vitesse de course par le chevauchement des pattes des chevaux et de celles du cerf. La présence du chien sous les pattes des équidés vient suggérer un second plan tout aussi agité que le premier. Et on observera également la précision de la notation anatomique des muscles des animaux dans une figuration aux formes géométriques.

Il est temps maintenant de se pencher sur l’inscription qui couronne, si j’ose dire, la scène qui vient d’être décrite. J. D. Hawkins s’est consacré à la traduction d’un corpus de textes conséquents. Dans son ouvrage Corpus of Hieroglyphic Luwian Inscriptions on trouve une traduction de celle qui nous préoccupe : « These shootings (are) of Maritis, Suwarimis’sons, (…) » soit « Les chasseurs de Maritis, fils de Suwarimis… ». L’inscription confirme bien que nous sommes face à des chasseurs et la dénomination faisant référence au père semble aller dans le sens de l’identification de personnes de haut rang dans la société.

Inscription

Cette inscription nous renseigne sur l’organisation politique de l’empire au début du I° millénaire avant notre ère. C’est la période d’établissement de principautés. Un grand empire couvre l’ancien territoire hittite mais des liens existent bien entre les principautés. Elles s’organisent autour de chefs locaux siégeant dans une grande ville. Et cette ville étend son influence sur toute une région. Mais dès après le XII° siècle une réelle centralisation du pouvoir politique est mise à mal. Un réseau de royaumes persiste avec des petits chefs comme le Suwarimis mentionné dans l’inscription qui nous occupe. Cependant il en faut pas croire que l’organisation des groupes sociaux est laissée au hasard, la forte tradition de hiérarchisation de la société se maintient. Il faut noter que, après le grand scribe qui obéit au chef local, ce sont les écuyers et cochers qui constituent la classe privilégiée. La civilisation hittite, comme la civilisation achéménide, met en valeur la cavalerie et la chasse. Après ces cavaliers les fonctionnaires conservent une place élevée dans la société hittite du Nouvel Empire.

Le Louvite hiéroglyphique apparaît avec l’Ancien Empire hittite et se répand dans la partie Sud du territoire, jusqu’à la Mer Egée. La forme hiéroglyphique de l’écriture louvite est une invention locale voulue par les rois de l’époque. Au XVII° siècle le louvite hiéroglyphique sert à noter des informations simples, il ne forme pas encore de phrases. Et dès le XIII° siècle de longs textes littéraires sont attestés dans cette graphie. Comme l’a dit Lévi-Strauss : l’écriture apparaît, dans les sociétés hiérarchisées, pour différencier les ignorants de ceux qui maîtrisent la graphie et la lecture de cette langue nouvelle. « L’écriture sert l’autorité des maîtres et des savants ».

Les Hittites ont un double système d’écriture : le cunéiforme, emprunté à la Mésopotamie sous Hattusili I° (1625-1600), et le hiéroglyphique locale. Dès lors les deux graphies cohabitent, elles servent d’écriture à la même langue : le louvite. Le cunéiforme est plus fréquent et reçoit une graphie standardisée : c’est un moyen d’unifier le territoire et les peuples qui y vivent. Son usage est circonscrit aux documents administratifs et commerciaux (inventaires de ventes inscrits sur des tablettes d’argile) tandis que les hiéroglyphes transcrivent des textes de propagande, des récits magiques ou religieux. Le hiéroglyphe a un usage public qui découle de sa forme : les pictogrammes sont des images « parlantes » destinées à avoir un fort impact visuel. Cette graphie plus complexe est plus adéquate pour faire parler les dieux et les rois.

Il semble que les Hittites aient eu conscience assez vite que l’écriture constitue un moyen de communication. Ils ont inventé une forme d’écriture lisible et visible – les glyphes sont plus parlant que les signes cunéiformes – et durable en raison des supports privilégiés comme la pierre. Les hiéroglyphes permettent de faire un pont entre l’image et l’écriture. Le rôle didactique et de propagation des messages qu’ils portent en est d’autant renforcé.

Et maintenant il convient de s’interroger sur la signification de la scène de chasse que nous regardons depuis quelques instants.

Dans l’art oriental la chasse revêt un message politique tout au long de l’Histoire antique. Cette tradition mésopotamienne doit être analysée au regard des mythes de maîtrise du monde animal largement illustré dans la glyptique (depuis Suse III, le « roi-prêtre » d’Uruk, stèle de la chasse, patère de la chasse…). Le combat de l’ordre contre le chaos, les forces humaines contre les forces sauvages. Elle est réservée au roi ou alors à un groupe social élevé. Métaphore de la maîtrise de la population par le roi, des animaux par le chasseur. Ici c’est bien le cas cf. inscription et vêtements particuliers des chasseurs.

Rython en forme de cerf en argent Met

Dans la civilisation hittite la chasse au cerf revêt une signification rituelle. Sur un rython en forme de cervidé on peut voir une scène d’offrande à un dieu anthropomorphe assis. Ce somptueux objet a été retrouvé en Anatolie centrale. Il est daté du XIV° siècle et est conservé au Metropolitan Museum.

Derrière le dieu assis on peut voir le fruit de la chasse : un cerf tué et replié sur lui-même séparé du roi par deux lances, les équipements de la chasse sont accrochés au-dessus de la dépouille de l’animal. L’offrande est faite par plusieurs personnages figurés les uns à la suite des autres (tenant offrandes, vases à libation). Entre la divinité et l’adorant un petit dieu se tient debout sur un cerf tenant un gobelet et un lituus. On a cru y voir la représentation du même personnage à deux reprises afin de bien préciser son rôle dans la cérémonie.

Un autre objet indique que la chasse au cerf était bien pratiquée par les Hittites. Le décor d’un bol en bronze daté du règne de Tudhaliya IV (1237-1209) en raison de la dédicace qui y est portée présente une scène de chasse complexe. Incisé et martelé ce récipient en bronze est orné d’une frise. Un cerf est attaché par les naseaux à la ceinture d’un archer.

Kastamonu relevé dessin bol en bronze

 

Ce dernier est en train de viser un troupeau de cerfs avec sa flèche. Des dépouilles de chèvres sont éparpillées sur le sol. Cette scène semble assurer la transition avec l’extrémité du registre figurant une scène pastorale rythmée par des moutons alignés. Au registre inférieur un chasseur armé d’une lance va attaquer un sanglier. Derrière lui plusieurs combats opposant un lion et un boeuf, un autre chasseur avec une lance faisant face à un ruminant, se déroulent. Le caractère sacré de la chasse est ici confirmé dans un contexte surnaturel associé à des thématiques de protection et de fertilité.

A l’Ancien Empire des fêtes religieuses avaient lieu dans la capitale hittite d’Hattusha. Les rois de cette époque avaient un calendrier rythmé par des fêtes dans les grandes villes de province et dans leur capitale. La dévotion est alors plus un acte politique et public qu’un acte de dévotion privée et individuelle. Une procession ouvrait les festivités avec des statues d’animaux sauvages en argent tels que des léopards ou des sangliers. Ils recevaient des libations et des prières. Selon les textes traduits on sait que ces animaux proviennent du temple de la déesse Inar, fille du dieu de l’Orage. Au Moyen Empire ce type de procession est menée par le roi qui tient une hache en fer décorée d’une image du dieu Teshub. Tout un cortège composé de danseurs, pleureuses… suit ce guide. Viennent ensuite un cerf en or, un en argent, un en argent avec des bois – précise le texte – et enfin un cerf en argent dont les bois sont dorés.

Zincirli orthostates in situ scène procession avec cerf

Les mêmes archives nous apprennent que les chasses au cerf étaient organisées à l’initiative du roi, ainsi donc c’est une manière de rejouer le mythe divin que nous voyons à travers cette scène. Cette chasse au cerf paraissait bien anodine mais on comprend mieux toute la portée d’une telle représentation. Nous voyons ici un orthostate de la ville de Zinçirli. Conservé in situ il illustre l’acte de dévotion qu’est la procession accompagnée d’animaux sauvages, notamment d’un cerf en fin de cortège.

Nous finirons ce bref coup d’œil sur l’univers de la chasse dans le monde hittite en rappelant un mythe réunissant le roi et le cerf. Au Printemps la famille royale devait rendre hommage à Lamma-Lil, divinité tutélaire de la campagne. Tout le monde se mettait en chemin vers Haitti, le centre cultuel de la divinité. Pour l’atteindre il faut gravir le mont Piskurunawa. Ce mont abrite l’enclos sacré des cerfs. Le mythe veut que pendant l’ascension “le roi descende de son char, il se place lui-même sur la marche. Un danseur fait une pirouette. Il s’éloigne du cerf. Le roi fait une libation devant le cerf dans de la vaisselle en or tenue par un échanson. ” Le cerf reçoit la vénération du roi. La visite au mont Piskurunawa fait partie du programme des fêtes royales. Or on connaît les programmes des actes rituels, des sacrifices et des fêtes auxquels le roi Tudahliya IV devait se rendre par le biais de tablettes gravées.

L’orthostate d’Arslan Tepe, bien qu’étant un des témoignages d’une civilisation en déclin, se révèle riche sur le plan technique et iconographique. Ainsi nous sommes passés de la simple lecture d’une scène de chasse au cerf à une scène d’aristocrates affirmant leur pouvoir. Puis nous avons pu comprendre ce que la présence de ce cerf impliquait aux yeux des personnes qui ont admiré cette œuvre.

Cette analyse, non exhaustive, du bas-relief d’orthostate doit se terminer sur quelques informations relatives au style employé. C’est à dessein que nous ne donnerons que quelques éléments de comparaison pour ne pas perdre notre propos dans des abîmes de jugements de valeur.

Balawat porte 2

Les influences provenant de la Mésopotamie sont visibles. Le char assyrien – à deux roues et dont la caisse est ornée d’un motif géométrique – des portes de Balawat ressemble beaucoup à celui de notre scène de chasse.
Comme nous l’avons vu précédemment, l’époque de réalisation de l’orthostate concerné est dominée par des royaumes qui développent des styles sculpturaux propres.

Aussi, sur des bas-reliefs de Karkémish on trouve une figuration du char similaire. Ici elle est au service d’une représentation guerrière.

Zinçirli orthostate MCAA

 

Zinçirli orthostate cerfs MCAA

Enfin, sur les orthostates de Zinçirli des scènes de chasse montrent des cerfs apeurés dans une figuration proche de celle du cerf d’Arslan Tepe sur le plan plastique. Elle diffère sur le plan stylistique, illustrant ainsi une autre tradition sculpturale de l’époque néo-hittite.

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Bibliographie

  • BITTEL Kurt, Les Hittites, éditions Gallimard, 1976 réédition en 1986.
  • COLLINS Billie Jean, Animals in the religions of Ancient Anatolia, 2002.
  • COLLINS Billie Jean, Hero, field master, king : Animal mastery in Hittite texts and iconography, in The Master of Animals in Old World Iconography, edité par D. B. Counts et B. Arnold, Budapest, 2010.
  • GUNTER Ann C., Animals in Anatolian Art
  • KLOCK-FONTANILLE Isabelle, Les Hittites, Que sais-je ?, PUF, 1999.
  • KLOCK-FONTANILLE Isabelle, L’écriture hittito-louvite : une écriture publique au service du pouvoir, magazine Temporalités, n°3, 2006, Centre de Recherches Historiques de l’université de Limoges.

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Category: Archéologie Proche-Orient

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Etudiante en Histoire de l'Art (spécialisée en archéologie du Proche Orient) et en Droit à Paris I

Comments (3)

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  1. VAN SEGHBROECK says:

    Très bons articles.Mille bravos

  2. Pauline says:

    Merci beaucoup! Vos encouragements nous poussent à faire des recherches et écrire encore et encore…

  3. Agrippa says:

    Bien sur, merci d’avoir demandé. Par contre merci de nous citer et de mettre un lien ?
    bonne suite

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