Le Dieu Jupiter héliopolitain, un exemple de syncrétisme abouti


Mesdames et messieurs, je n’irai pas par 4 chemins, ce bronze du dieu Jupiter, de 38 cm de haut, se trouve être une des grandes œuvres produites dans les provinces orientales de l’empire romain

C’est par ces mots que Nicolas Bel a introduit sa conférence du 27 février dernier, sur le dieu Jupiter de Baalbeck, une des 1000 œuvres du département des antiquités orientales du Musée du Louvre.

Dieu Jupiter - Vue globale de face

Le Jupiter Héliopolitain, d’Héliopolis, actuelle Baalbeck au Liban, provient de la collection de Charles Sursock. On l’appelle également « Bronze Sursock ». En 1920, l’œuvre paraît suffisamment importante à René Dussaud, pour qu’il la choisisse comme premier article, du premier tome de la revue Syria. Trois autres savants ont fait avancer l’étude de l’oeuvre : Franz Cumont, historien et archéologue, Henri Seyrig directeur des antiquités du Liban dans les années 30, et Yussef Ajna, de l’université de Montréal, dans les années 70.

Le sanctuaire d’Héliopolis se situe dans l’actuelle Baalbeck. Le site a une position centrale au croisement des routes menant aux cités du sud et du nord


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En 64 av JC, Pompée créé la province de Syrie. L’arrivée des romains met progressivement fin en Orient au morcellement politique lié à l’affaiblissement des rois séleucides. La période ituréenne qui dure jusqu’à l’arrivée des romains est importante pour la physionomie du sanctuaire. Le sanctuaire est centré sur un ou deux autels au milieu d’une grande cour.

Temple Jupiter et Bacchus Plan

Le sanctuaire que nous connaissons est édifié au tout début de notre ère. Il fait l’objet d’intenses travaux jusqu’au milieu du 3ème siècle sous l’impulsion de plusieurs empereurs dont Caracalla et Philippe l’Arabe.

Le temple du dieu Jupiter a 88 mètres de long et 48 mètres de large. Il est aussi le plus grand temple de tout l’Orient romain. Sur l’ensemble du site, un culte est rendu au dieu Jupiter mais aussi à Venus et Mercure. Chacune de ces divinités dispose d’un temple avec un clergé important. Les rites pratiqués sont décrit par Macrobe, qui en a livré des descriptions dans ses Saturnales.

Le bronze a été acheté au début du 20ème siècle par Charles Sursock à un antiquaire, comme venant de Baalbeck (depuis, plusieurs autres hypothèses de localisation ont été faites). Le bronze est finalement cédé au Louvre en 1939.

L’œuvre présente un dieu masculin, debout, à l’allure vaguement égyptienne, portant une coiffe volumineuse et une tenue serrée et décorée. Il est encadré de deux taureaux. C’est une des représentations du dieu parmi plusieurs autres types :

  • le type hellénique, le plus connu : le dieu Jupiter gréco-romain est généralement présenté barbu, nu tête, parfois accompagné du sceptre. On le trouve sur des monnaies et des médaillons principalement
  • le type bétylique : sans bras, imberbe et le torse porte parfois un décor
  • le type symbolique : un aigle, un épi de blé, une main qui tient la foudre, ….  Cette représentation se retrouve surtout sur les monnaies et reliefs sculptés
  • enfin le type oriental, comme notre bronze dont il est question

Ce bronze de 38 cm de haut était jadis entièrement doré. Le dieu Jupiter est présenté debout, sur un petit podium cubique. Il est flanqué de deux taureaux. L’ensemble repose sur une base parallélépipédique percée de plusieurs trous. Il est en fonte pleine et a été réalisé selon le procédé de la cire perdue. La base est creuse et à été réalisée par martelage et soudure, les différents éléments ont été soudés puis dorés à la feuille.

L’ensemble a été retrouvé en deux fois et en plusieurs morceaux : la coiffe, la tête, le corps, la partie inférieure des jambes, le podium, un taureau. Il porte des traces d’impact sur le nez, sur la poitrine et les cuisses. Les taureaux n’ont pas été épargnés sur les pattes et les flancs. Ces traces viennent peut être de coups volontaires sur cette idole devenue païenne à l’époque chrétienne. Le bras manque ainsi que l’attribut que portait la main gauche. Les incrustations des yeux ont disparu.

Lors de son entrée au Louvre, la maison André, société de restauration, a gommé quelques « défauts » (les taureaux notamment ont subi d’importantes restauration sur le dos et les flancs)

Dieu Jupiter - Visage et poitrine

Le couvre-feu du dieu Jupiter ressemble à un panier évasé. On l’appele « calathos » / « Kalathos » qui signifie « panier » en grec et symbolise la fertilité et l’abondance des récoltes. De fait il est souvent décoré d’épis de blé. A l’avant du panier on distingue un disque solaire entouré de deux têtes de cobras, représentation typiquement égyptienne. La coiffe repose sur une rangée de 10 globules peut être les pierres précieuses qui ornait la coiffe de l’effigie du dieu Jupiter dans le temple qui lui était dédié. La chevelure du dieu, très abondante, est organisée en 4 rangs de boucles, à la manière d’une perruque. Le visage est celui de la jeunesse, à la mode orientale. Les cavités des yeux avaient peut être des incrustations d’argent ou de pierre semi précieuses. La base du cou présente une légère protubérance, un peu égyptisante, marquant le gosier, soit par souci de détail anatomique ou pour marquer le pouvoir auraculaire du dieu, le gosier étant en Mésopotamie, l’organe de la parole.

Le jeune dieu est vêtu à l’orientale, et non dans une tenue hellénisante. Il présente une tunique à manche courte, porté en plis serré qui va jusqu’aux pieds. Une gaine en tissu propose des compartiments du torse aux chevilles. Sa poitrine semble protégée par une sorte de cuirasse dotée d’épaulières avec des bandelettes bien visibles sur la manche de la tunique.

Le décor des compartiments est vraiment remarquable. 8 compartiments sont présents sur la face, 10 au dos, un compartiment de forme verticale est aussi présent sur chaque coté. Un décor, moulé en relief, présente des bustes de divinités dans un état de conservation très inégal.

Dieu Jupiter - Compartiments face

Sur la largeur de la poitrine un globe porte une paire d’ailes. Ce motif est dérivé du disque ailé égyptien qui peut porter des têtes de cobras, mais ici le traitement des ailes est plus naturaliste. C’est une adaptation locale que l’on retrouve par ailleurs dans le décor architectural du sanctuaire. Le globe serait la représentation de l’univers, les ailes étant un vestige du motif égyptien.

Au dessous trois paires de portraits :

  • la première paire représente à gauche Sol, le soleil (avec des rayons à l’arrière de sa tête, qui lui fait une couronne, il se présente torse nu, le manteau jeté sur épaule gauche) ; à droite Luna, la lune. Ce couple se retrouve souvent sur des décors gravés de figurine héliopolitaines,
  • la deuxième paire est composée des dieux Mars et Mercure. Mars porte casque, lance et bouclier. Mercure à une paire d’ailes sur la tête. Tous deux ont une étoile à 4 branches
  • la troisième paire présente le dieu Jupiter en type gréco-romain, avec barbe et sceptre et Junon parée du diadème, recouverte d’un voile, accompagnée de deux étoiles. Les étoiles font peut être pencher pour Vénus (symbolisée par l’étoile du matin et l’étoile du soir)
  • le dernier compartiment présente le buste de saturne, barbu et portant un voile sur la tête

En dessous de la gaine, un masque de lion en médaillon est associé à Saturne, représentation du lien du dieu Jupiter avec la constellation du lion.

Dieu Jupiter socle

Le podium, cubique, présente la décoration classique de Tyché, déesse mineure de la Fortune, coiffée d’une haute couronne. Elle porte une longue tunique et un manteau. Elle tenait dans sa main droite un gouvernail et dans sa main gauche une corne d’abondance. Certaines monnaies portent la même figure.

Tyché coiffée du kalathos, tenant un gouvernail et une corne d'abondance - Hadrien à gauche

Des notions très fortes d’astronomie sont donc présentes sur les compartiments coté face. Nous allons les retrouver aussi sur le revers.

Dieu Jupiter heliopolitain Dos

On remarque encore le regroupement de symboles solaires et stellaires.

  • En haut un globe ailé, identique à celui sur la poitrine, mais plus ramassé, est associé aux tête de cobras.
  • En dessous, un aigle aux ailes à demi déployées, est tourné vers la droite. C’est le symbole traditionnel du dieu Jupiter. Il est accompagné d’une étoile à peine perceptible à droite, la planète Jupiter.
  • Encore en dessous, deux têtes de béliers s’affrontent rappelant peut être la tradition selon laquelle le soleil est au maximum de sa puissance dans la maison astrologique du bélier.
  • Enfin trois paires de compartiments sont occupés par deux étoiles à 4 branches, deux grandes rosaces et deux plus petites. La rosace est le symbole du soleil.
  • Enfin sur les deux cotés, le compartiment latéral est occupé par un foudre en spirale, symbole de la puissance du dieu Jupiter.

Dieu Jupiter profil bis

 

Dieu Jupiter - Taureaux et socle

Le dieu est entouré de deux figurines de taureaux. Ils sont en marche, symétriques, la tête tournée vers le dieu. Vu de profil, leur dos est à la hauteur du socle cubique, donnant l’impression qu’ils portent le dieu. La base est découpée d’une large ouverture ovale, de 7cm de diamètre, dont la signification n’est pas évidente. Il y a également deux trous de chaque coté. Ces détails pose la question de l’usage que l’on a pu faire du bronze.

L’impression qui domine est donc celle d’un décor très élaboré avec beaucoup d’éléments qui ne relèvent pas tous de la même culture. L’iconographie héliopolitaine s’est stabilisé au 1 ou 2ème siècle de notre ère, ce qui a laissé tout loisir aux différentes influences de venir se mêler. Il est donc difficile de faire le tri entre un répertoire purement local, des éléments importés d’Asie mineure, d’ Egypte ou de Rome.

La tradition locale syrienne est présente, avec le dieu de l’orage, de la pluie, depuis le deuxième millénaire av. JC.

Stèle répresentant le dieu de l'orage Adad brandissant des foudres

Certaines représentations notamment à Ougarit ou à Alep en témoignent. La position est dynamique, le visage jeune, le bras droit est levé. Les taureaux aussi sont présents.

Mais les influence extérieures sont donc aussi très présente. La gaine décorée par exemple vient d’Asie mineure ( voir l’Artemis d’Ephèse par exemple), le disque solaire ailé vient d’Egypte nous l’avons dit. Sur ce dernier point, il est aussi remarquable que le terme Héliopolis renvoie aussi au sanctuaire égyptien. Pour rappel Baalbeck était partie intégrante du territoire des Lagides au 3ème siècle av JC. L’emprunt est aussi romain, avec la cuirasse moulée, les épaulières, comme celles portées par les officiers ou par l’empereur lui-même, notamment sur les bustes impériaux. Enfin les symboles et leurs séquence stellaires renvoie au ciel mésopotamien, géocentrique et zodiacal. Ciel sur lequel les prêtres héliopolitain s’appuyaient dans leurs rites, permettant peut être de faire des prédictions pour les astres et pour les hommes. Le dieu prend ainsi la main sur le destin des hommes, comme le souligne encore la Tyché sur le podium, symbole de la fortune des hommes.

Toutes ces sources nous permettent de penser que le dieu Jupiter d’Héliopolis n’a pas existé avant l’époque romaine impériale ni après. Il est le résultat de la rencontre d’influences variées, et d’un type iconographique unique, nous présentant le résultat d’un véritable syncrétisme.

Pour en savoir plus

  • Un article en anglais sur la triade de Baalbeck, article qui conteste le syncrétisme vu par d’autres
  • Un livre de Nicolas Bel sur le dieu Jupiter de Baalbeck qui permet d’aller plus loin notamment dans l’interprétation.

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