Les clous de fondation, l’exemple du rite de Mari


Le 22 février dernier nous étions nombreux à venir assister au colloque «Voués à Ishtar. Syrie, janvier 1934 : André Parrot découvre Mari.». L’affluence était telle pendant la matinée que certains sont restés debout sur les hauteurs de l’Auditorium du Louvre. Il convient de souligner l’importance des hommages rendus à la figure majeure de l’Archéologie orientale que fût André Parrot. Il faut aussi rendre compte de toute l’envie de mettre en valeur le patrimoine archéologique et le travail de collaboration entre les institutions syriennes et françaises à un moment si particulier de l’Histoire de la Syrie. C’est dans cette ambiance émue et joyeuse que le Professeur Juan Luis Montero Fenollós nous a livré une hypothèse d’interprétation des rites de fondation à Mari à travers l’analyse de ses clous .

Il affirme que les dépôts de fondation enfouis dans le sol ou dans les bases de maçonnerie symboliseraient la puissance politique et économique de la cité sumérienne. L’étude des dépôts de fondation est d’autant plus importante que c’est aux III° et II° millénaires que le modèle des cités mésopotamiennes est né. La cité sumérienne de Mari, fondée au milieu du III° millénaire en est un exemple. Selon le professeur d’Histoire Ancienne de l’Université de La Corogne, les rites de fondation sont autant de recherches de réponse divine au fait urbain alors en plein essor. Les cinq maquettes de ville retrouvées dans les fondations des maisons de la ville II, soit au milieu du III° millénaire avant notre ère, en témoignent.

Au but de protection de la ville et des bâtiments à construire s’ajoute une manifestation de puissance commerciale. Depuis le début du III° millénaire la cité mariote est une capitale régionale par laquelle transitent des matériaux précieux et rares. Les rois de Mari tirent leur puissance de leur mainmise sur les réseaux d’échanges commerciaux. Ce pouvoir serait visible à travers la nature et la provenance des matériaux de fabrication des dépôts de fondation des grands bâtiments de la cité. A Mari, les dépôts prennent la forme d’un clou fiché dans un anneau et accompagné de plusieurs tablettes anépigraphes. L’emplacement des dépôts, dans les murs de fondation ou dans le sol correspond à différents moments de construction, les premiers témoignent de refondations plus récentes

Ce 22 février J.-L. Montero Fenollós nous expliquait en détails que les dimensions et le poids des dépôts varient à l’occasion des fondations et refondations des bâtiments. Les moins lourds correspondraient à une seconde fondation des constructions. Le dispositif des tiges fichées dans le sol et accompagnées d’anneaux est typique de l’époque des Dynasties Archaïques III. Il n’est pas sans rappeler les dépôts de la zone du sanctuaire dédié à Inanna-Ishtar dans le quartier de l’Eanna à Uruk. Le directeur du Projet archéologique Moyen Euphrate syrien (PAMES) fonde son hypothèse sur la nature des matériaux de fabrication de ces dépôts. En tout, c’est soixante-trois kilos de métal, fondus sous la forme de clous et d’anneaux, qui ont été retrouvés dans la ville, particulièrement dans les fondations du temple d’Ishtar et au niveau stratigraphique de la ville II.

Une telle quantité de métal est considérable dans une région où même le cuivre est absent. L’aspect peu soigné des clous révèle un manque de maîtrise des températures de cuisson de l’artisan qui les a fabriqués ainsi que leur coulée réalisée dans des moules en argile. Par ailleurs, ces clous en alliage cuivreux sont presque toujours accompagnés de plusieurs tablettes de pierre en matériaux précieux, en albâtre et en lapis lazuli. L’albâtre semble provenir des montagnes du Moyen Euphrate syrien. Le Professeur Montero Fenollós souligne que le même albâtre a été utilisé pour sculpter les statues de dignitaires mariotes tel Ebih-Il. De même le lapis-lazuli retrouvé sous forme de tablettes a servi à figurer les pupilles des yeux de ces hauts personnages masculins. Le lapis-lazuli provient probablement des régions de l’Indukush, dans l’actuel Afghanistan. Enfin l’usage du cuivre est symbolique, ce métal représente la ville car c’est à Mari qu’une vingtaine d’ateliers de transformation du cuivre ont été retrouvés. L’usage de ces trois matériaux pour fabriquer les dépôts de fondation relèveraient d’une volonté de prouver la puissance économique, politique et religieuse des rois de Mari. L’acte de fondation des rois bâtisseurs se double d’une démonstration de richesse et de splendeur afin d’ancrer la gloire d’une cité créée ex nihilo pour assurer le contrôle des échanges internationaux de la région syro-mésopotamienne au III° millénaire avant notre ère.

Clou de fondation de fraternité d'Enmetena avec le roi d'Uruk

Clou de fondation de « fraternité » d’Enmetena avec le roi d’Uruk

Les rites de fondation ne sont pas propres à Mari et on peut se demander si des clous comme ceux de la cité sumérienne ont été trouvé ailleurs. Dans la cité de Tello un clou de fondation de «fraternité» d’Enmetena avec le roi d’Uruk a été fiché dans le sol vers 2400. Celui-ci est en argile inscrit du plus ancien texte diplomatique connu : un texte commémorant la reconstruction du temple du dieu de la ville de Bad-Tibira à l’occasion d’un traité de paix avec le prince de la ville d’Uruk. La dédicace indique

En ce temps-là, Enmetena, le prince de Lagash et Lugal-Kinishedudu, le prince d’Uruk, firent [traité de] fraternité.

Figurine-clou de Gudea représentant le prince portant la corbeille du constructeur - Tello

Figurine-clou de Gudea représentant le prince portant la corbeille du constructeur

Plus tard des rites de fondation avec des cônes inscrits sont attestés dans la cité de Tello. Ce ne sont plus des clous fichés dans le sol mais des figurines anthropomorphes, comme celle représentant le roi Gudéa portant un couffin rempli de pierres, qui sont plantées dans le sol.

Tello - Figurine de fondation 2

Figurine de fondation d’Ur-Ba’u Dieu enfonçant un clou

Une figurine-clou datée vers 2130 avant notre ère a été déposée à Tello. Celle-ci présente la particularité de figurer un personnage masculin vêtu d’un pagne et d’une tiare à rangs de cornes, c’est un dieu, agenouillé en train de ficher un clou en terre. La portée religieuse du rite de fondation est ici nettement soulignée. Elle consiste à prévenir de l’édification d’un bâtiment que le dignitaire protège en mettant une barrière entre les forces négatives souterraines et la surface du monde. Sur ce point le chercheur J.-L. Montero Fenollos insiste, avec l’exemple du temple construit pour la déesse Ishtar à Mari, en expliquant que le lieu très saint et le lieu saint du temple sont la demeure du dieu sur Terre. Les rituels de fondation faisant intervenir des clous marquent un espace sacré, à protéger, pour que le dieu accueilli y assure une présence bénéfique.

Galet perforé. Dieu fichant un clou de fondation en terre, devant la gueule ouverte d'un lion

Galet perforé. Dieu fichant un clou de fondation en terre, devant la gueule ouverte d’un lion

Sur le tell de l’acropole de Suse, le fameux galet de fondation de Puzur Inshushinak témoigne de ces rites de fondation perpétué par le dernier représentant de la dynastie d’Awan. La scène visible sur ce galet est exceptionnelle. Elle montre l’acte même du rituel de fondation en opposant le dieu – port de la couronne à plusieurs niveaux de cornes – aidé de la déesse protectrice Lama – qui fait un geste d’intercession en levant les bras vers le ciel – et un lion montrant ses crocs. Comme pour le clou-figurine de Tello, la mise en abîme assurée par l’iconographie de ce galet souligne bien la portée religieuse et l’importance de ces rites de fondation. La présence du motif du serpent sur le dessus du galet symbolisent explicitement les forces chthoniennes à combattre par cet acte rituel.

Clou de fondation - Dédicace du roi Shulgi au dieu Inshushinak

Clou de fondation – Dédicace du roi Shulgi au dieu Inshushinak

Sur le tell de l’acropole de Suse, à l’époque de la renaissance sumérienne, au XXI° siècle avant notre ère précisément, est attesté un dépôt de fondation du roi Shulgi. Un ensemble de dépôts de clous et/ou de tablettes en cuivre inscrites ont été retrouvés dans les fondations de deux temples, l’un dédié à Ninhursag de Suse, l’autre à Inshushinak. Ces dépôts se distinguent de ceux que nous avons évoqués jusqu’à lors: ils ont été déposés dans des niches en brique «aux angles du temple […] juste sous les fondations de ceux-ci» et étaient accompagnés de tablettes inscrites destinées à conserver le nom du roi bâtisseur pour l’éternité. L’écriture permet de confirmer la fonction protectrice du rite et la volonté de glorification du commanditaire du temple.

Taureau surmontant un clou de fondation - Dédicace de Shulgi à la déesse Nanshe

Taureau surmontant un clou de fondation – Dédicace de Shulgi à la déesse Nanshe

Il convient de citer le clou de fondation de Tello, dû au roi Shulgi, surmonté d’un taureau couché. Celui-ci est dédié à la déesse Nanshé et s’inscrit dans la typologie des clous de la II° dynastie de Lagash regroupant trois formes de clous: le roi porteur de couffin à briques, le dieu nu agenouillé pour ficher un clou en terre et le taureau couché. La pluralité des exemples d’objets ayant trait au rituel de fondation de bâtiments ou de villes dans les collections du Musée du Louvre pose question. Tous témoignent de la fonction première de ces rites symboles de protection divine et de repoussoir des forces chthoniennes. Certains sont marqués par la volonté de roi bâtisseur du chef de la cité dans laquelle ils ont été mis au jour. Fabriqués dans des matériaux différents et de provenance plus ou moins éloignée leur diversité pose la question de l’existence d’un mythe de fondation commun. Et c’est pourquoi l’hypothèse de Montero Fenollos est originale et mérite d’être creusée. La puissance commerciale et la richesse d’une cité sont rarement figurés à travers ses dépôts de fondation. Cette analyse, quand elle est comparée avec les autres dépôts de fondation du monde oriental antique, révèle bien la particularité des dépôts de la ville II de Mari. Bien que non accompagnés de documents écrits, les tablettes d’albâtre et de lapis lazuli sont anépigraphes, la provenance des matériaux des dépôts semble avoir été choisi dans un but de démonstration de la splendeur de la cité.

Voir aussi

 

Un commentaire ?