Les statues anthropomorphes d’ Aïn Ghazal, un exemple exceptionnel de restauration


AG 1 - statue anthropomorphe d’ Aïn Ghazal

Certains étudiants l’appellent « le moche » ou « E.T. ». Inutile d’expliquer pourquoi. Et il serait malheureux d’en rester là. Parce que si vous tentez un face à face avec cette statue jordanienne ancienne de 9000 ans vous vous rendrez compte du chef d’œuvre. Vous vous apercevrez de la chance que nous avons de contempler cette statue d’Aïn Ghazal grâce à un dépôt du Musée des Antiquités de Jordanie.

AG 2 - Localisation statue anthropomorphe d’ Aïn Ghazal

Un jour de 1972 un bulldozer bute sur une fosse remplie de statues en plâtre. Les travaux de construction de la nouvelle autoroute reliant Amman à Damas ont commencés. Dans la banlieue de la capitale jordanienne le site d’Aïn Ghazal est mis au jour. En 1982 Gary O. Rollefson et Z. Kafafi dirigent une équipe de fouilleurs américains et jordaniens. Le site montrera une longue période d’occupation. L’analyse des éléments retrouvés en fouilles font d’Aïn Ghazal un site caractéristique du Néolithique levantin. Datées du PPNC, ces statues sont les premières sculptures anthropomorphes de grande taille du Proche-Orient. Elles révèlent une forme de religion pratiquée par les Hommes du Néolithique.

 

Concernant les pistes d’interprétation précises de la fonction des statues il faut feuilleter le manuel d’A. Benoit évidemment (voir notice d’œuvre n°2 et dessins en annexes). Elles sont interprétées comme des ancêtres de clan ou des chefs de famille. Et il faut aussi jeter un œil dans le livre de J. Cauvin aux pages concernant le culte des crânes dans la région de Jéricho. L’aspect esthétique des visages des statues d’Aïn Ghazal est très particulier. Un front haut surplombe les cavités des yeux modelées en plâtre. Les yeux sont incrustés et cernés de bitume. Le bas du visage est rythmé par un nez pointu et très fin percés de narines suivies de lèvres notées en volume dont la commissure s’enfonce dans la face. Le menton pointu et large souligne l’étroitesse des lèvres.

Un tel faciès a été observé sur un masque retrouvé dans la région de Jéricho

AG 10 - Masque Jericho

Il faut voir que dans cette région les visages des statues jordaniennes, les masques cultuels découverts sur plusieurs sites de la vallée du Jourdain (tels que celui de Jéricho) et les crânes surmodelés pourraient appartenir à une même famille de croyances.

AG 11 - statue anthropomorphe d’ Aïn Ghazal

Les crânes ont été prélevés sur des défunts choisis et ont été recouverts de plâtre pour suggérer le volume des chairs. Si les crânes sont authentiques et les statues sont des créations voulant prendre un aspect anthropomorphe, tous deux incarnent un principe supérieur. Selon Rollefson les plus petites seraient fondatrices de clans tandis que les plus grandes incarneraient des ancêtres de l’Humanité. Les statues, les masques et les crânes semblent avoir été exposés lors de cérémonies. Il faut noter qu’à Aïn Ghazal les statues qui nous occupent ont été soigneusement enterrées face contre terre dans le sous-sol d’une maison abandonnée.

La présentation de cette statue dans les salles du Musée du Louvre permet d’aborder la question de la restauration des objets anciens. C’est une étape primordiale vers l’exposition de l’œuvre mais elle est encore peu mise en valeur par les musées. Les techniques de restauration ont pour objectif de rétablir un état précis de l’objet découvert. Elles répondent à trois principes : la lisibilité, la réversibilité et la fidélité à l’état originel de l’objet. Il faut que les parties restaurées soient directement visibles (sans pour autant remettre en cause l’homogénéité visuelle de l’objet). Dans le cas des statues d’Aïn Ghazal les mastics sous forme de résine utilisés ont été teintés dans une couleur proche de celle du plâtre original. Les techniques appliquées doivent impérativement être réversibles pour permettre d’autres interventions à venir. Enfin les restaurateurs d’œuvres ont à cœur de rétablir l’intégrité physique de l’objet, ils n’ont pas pour objectif de recréer une version de l’objet. C’est pourquoi avant de procéder à une restauration de nombreuses recherches documentaires et de nombreuses analyses sont effectuées pour mieux comprendre le procédé de fabrication de l’œuvre.

AG 3 - Restauration

Le contexte des travaux d’aménagement urbain presse les anthropologues et les archéologues présents sur le site : comment dégager les statues des deux fosses sans les voir s’émietter ? Une solution drastique est choisie : le prélèvement des blocs de terre. Ils sont isolés par des feuilles d’aluminium et protégées des chocs par une couche de tissus en laine. Une couche de polyuréthane a été ajoutée pour renforcer l’emballage. Le tout est déposé dans de grandes boîtes en bois scellées. Ces caisses ont ensuite été acheminées à New York par avion puis conduites dans la banlieue de Washington D. C. par camion. C’est le laboratoire d’analyses et de conservation (Conservation and Analytical Laboratory) du Smitsonian Institute qui a reçu ces statues si fragiles. Il se situe à Suitland dans le Maryland précisément. Pendant ce temps des archéologues continuaient de fouiller le site d’Aïn Ghazal tout près de l’autoroute pour mieux comprendre le fonctionnement de ce village et le contexte de fabrication des statues.

A partir de ce moment toutes les étapes de fouilles habituelles ont été réalisées. La particularité de ces fouilles est finalement le « lieu » de dégagement des statues modelées. Le fait que les blocs aient été envoyés directement dans un laboratoire de recherche a permis de réaliser des analyses sur les échantillons de terre et sur les fragments de statues.
[AG 4] Les scientifiques ont alors utilisés des machines pour aspirer les plus gros morceaux de roches et de fins outils pour enlever la poussière (brosses et tiges de bambou). Un quadrillage a été mis en place au-dessus des caisses contenant les blocs de terre. Et au fur et à mesure que les fragments de statues étaient dégagés les archéologues photographiaient l’intérieur de la boîte. La poussière d’argile et les roches calcaires retirées ont été répertoriées et conservées dans de nombreuses petites boîtes pour des analyses postérieures. Les morceaux de statues ont été répertoriés et étiquetés eux aussi. Puis ils ont été aspergés d’une solution à base de silicate pour leur redonner solidité et étanchéité. Les photographies réalisées au cours des recherches ont permis de rassembler tous les fragments d’une même statue, et plus tard de faciliter l’assemblage des fragments.

AG 5 - Restauration

Une tente ventilée a été installée dans le laboratoire pour protéger l’intégrité physique des morceaux de statues en plâtre. Comme ce matériau était composé de chaux et d’argile un taux d’humidité trop élevé ou trop bas aurait pu détruire les fragments déjà très fragiles. En 1992 un buste entier est découvert et dégagé du caisson dans lequel il se trouvait. Enfin, en 1994 les caisses rapportées de Jordanie sont vides, tous les fragments de sculptures en ont été extraits.

Les méthodes de datation ont permis de déterminer que les statues ont été créées vers 6500 avant notre ère. Un écart de cent cinquante ans entre la fabrication des statues de la première et de la seconde fosse a pu être établi par datation au radiocarbone.

Au cours du dégagement des plus grands fragments de statues, au cours de l’année 1992, des traces sur les parois internes de celles-ci ont été repérées. Une fois que les scientifiques ont réunis plusieurs fragments d’une même statue ils se sont aperçus que ces traces suivaient une direction et avaient une forme continue d’un morceau à l’autre. Le procédé de fabrication des statues a laissé des traces sur leurs parois internes. Elles étaient coulées à l’horizontal par application de couches de plâtre successives. Et cela sur une structure interne en bottes de roseaux. Ce sont ces végétaux qui ont laissé des traces et ont été identifiés par les archéologues sur le site. Les habitants d’Aïn Ghazal ont utilisés une espèce de roseaux répandue pour réaliser la structure interne de ces statues. Pour la tête une seconde couche de roseaux venait ajouter de la solidité et préciser les volumes du visage. Après séchage la sculpture d’environ un mètre de haut était mise debout. On complétait la forme anthropomorphe par l’ajout d’un fessier en plâtre avant de la fixer contre un poteau pour lui assurer une parfaite stabilité.

AG 6 - Restauration

L’emploi de cette technique, élaborée à une époque si reculée, explique le profil très plat des sculptures. La plupart font une quinzaine de centimètres d’épaisseur seulement. Pour mieux comprendre cette technique de création des sculptures les scientifiques américains ont réalisé une âme en roseaux dans le laboratoire du Smithsonian Institute. Des essais de création expérimentaux ont été effectués. Les liens végétaux qui enserrent les bottes de roseaux sont responsables des traces vues sur la paroi interne des statues.

Les photographies et le fastidieux travail d’inventaire des morceaux de statues ont permis aux scientifiques de situer la plupart des fragments. Cela les a aidés à réassembler les sculptures. En 1996, au terme de deux ans de travail, les statues les mieux conservés sont mises debout. Une résine à base d’acrylique et servant de mastic a été appliquée sur la face interne des fragments pour souder les morceaux de statues entre eux. Cet assemblage a été complété par une colle transparente et amovible.

AG 7 - Restauration

Ces précautions de restauration ont été prises dans l’hypothèse d’un remaniement des statues : si un meilleur assemblage était trouvé. Différents tests concernant la position des jambes ont été faits et les meilleures hypothèses sont appliquées. Pour finir une fois les statues mises debout les excédents de résine ont été limés pour donner un aspect plus uniforme aux sculptures. Comme la plupart des statues sont largement lacunaires le choix a été fait de laisser ces comblements, ces restaurations, visibles.

AG 8 - statue anthropomorphe d’ Aïn Ghazal

Au terme de ce travail il apparaît que les statues monocéphales sont munies de jambes alors que les statues bicéphales n’en ont pas. Ces sculptures ne présentent aucuns caractères sexuels évidents, les chercheurs ont considéré qu’elles étaient asexuées. Cela a provoqué la formulation d’une hypothèse : elles étaient habillées et munies d’accessoires divers tels que perruques et parures. La forme des crânes des statues semblent indiquer qu’un élément était rajouté : elles présentent un profil avec décrochement et un rétrécissement du diamètre du crâne.

AG 9 - statue anthropomorphe d’ Aïn Ghazal

Entre la découverte des sculptures et leur assemblage final une dizaine d’années s’est écoulée. Le travail de deux douzaines de conservateurs, archéologues, scientifiques spécialisés dans l’analyse des matières minérales et organiques a été nécessaire. Enfin, le Laboratoire de recherche a utilisé des moyens techniques importants pour les analyses de matériaux, les conditions de conservation et de projets expérimentaux (reconstitution de la structure interne d’une statue bicéphale) ainsi que les radiographies aux rayons X et les méthodes de datation au carbone 14.

La découverte de statues si rares a été médiatisée par le biais d’une exposition au Smithsonian Institute entre juillet 1996 et avril 1997. Elle suivait un parcours reprenant le travail de dégagement et d’assemblage des statues par étapes. Une vidéo retraçant le travail des scientifiques et des chercheurs du Laboratoire d’Analyses et de Conservation du Smithsonian Institute met en valeur la longue et difficile restauration de ces sculptures.

Pour en savoir plus

  • Texte officiel actuellement en vigueur et proposé par l’ICOMOS concernant la restauration et la conservation des biens culturels : charte de Venise
  • A. Benoit, Les civilisations du Proche Orient Ancien, éditions de la Réunion des Musées Nationaux, collection Manuels de l’Ecole du Louvre, édité en 2003 puis réédité en 2007 et 2011. Notice d’oeuvre n°2 pp. 172-173.
  • A. Caubet, “Une statue néolithique du VII° millénaire présentée au Département des Antiquités Orientales du Louvre“, Revue du Louvre, 3, 1997, pp.13-14.
  • M. Roaf, “Early Farmers“ in Cultural Atlas of Mesopotamia and the Ancient Near East, éditions Equinox, Oxford, 1990.
  • C. Grissom, “Conservation of Neolithic lime plaster statues from Ain Ghazal“, Archaeological Conservation and its Consequences, eds. Ashok Roy and Perry Smith. London : Butterworth, 1996.
  • C. Grissom, “Neolithic Statues from Ain Ghazal : Construction and Form“, American Journal of Archaeology, 104, 1, janvier 2000, pp. 25-45.
  • D. Schmandt-Besserat,“Ain Ghazal Monumental Figures“, Bulletin of American School of Oriental Research, 310, mai 1998, pp. 1-17.
  • J. Cauvin, Naissance des Divinités, naissance de l’agriculture. La révolution des symboles au Néolithique, éditions du CNRS, coll. Poche, mars 2010.
  • G. O. Rollefson, “La religion néolithique en Jordanie“, Les Dossiers d’Archéologie, 244 : Jordanie, société rite et religion, juin 1999, p.8.

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