Représentations de femmes – famille royale, femmes ordinaires et anonymes


Abordons maintenant le second volet de notre revue des représentations de femmes dans le Proche Orient antique  : les artisans et artistes qui ont réalisés les œuvres orientales antiques n’ont pas uniquement figuré des déesses. Loin des cieux il est possible de croiser une reine par-ci, une fille de roi ou de simples femmes anonymes par-là.

Le rôle fondamental de l’épouse royale est d’assurer la descendance de la dynastie et d’être présente lors des cérémonies importantes pour la légitimité du pouvoir royal. On trouve donc des épouses sagement assises, le gobelet à la main, lors des banquets commémorant l’œuvre urbanistique du roi, l’assistant lors de cérémonies de culte ou fêtant la victoire consécutive à une bataille militaire. C’est le cas, par exemple, sur le relief perforé d’Ur Nanshe où figure les fils du roi, son épouse et peut-être sa fille.

Relief votif d'Ur-Nanshe, roi de Lagash

 

Tous sont identifiés par les inscriptions de leurs noms en marge de leurs kaunakès. Portant les cheveux longs et un vêtement couvrant la partie supérieure du corps la reine est figurée au registre inférieur sur cette plaque perforée datée vers 2500 avant notre ère.
A l’époque médio-élamite, vers 1300 avant notre ère, la reine, assistée d’une prêtresse est présente aux côtés de son mari, le roi Untash Napirisha sur la stèle éponyme.

Représentations de femmes - Stèle du roi Untash Napirisha, roi d'Anzan et de Suse

 

Enfin on pourra également citer la présence de l’épouse d’Assurbanipal, Assur-sharrat, sur un bas-relief en « marbre de Mossoul » daté vers 645 avant notre ère et conservé au British Museum.

Assur-sharrat, sur un bas-relief en marbre de Mossoul

Le souverain assyrien fait un banquet sous une treille. Sa femme, richement parée, est assise sur un trône et porte une coupe à ses lèvres tandis que la tête d’un ennemi agrémente les arbres destinés à la décoration du lieu. Notons bien l’importance de ce bas-relief puisqu’il est l’un des rares du genre à figurer la reine. Les œuvres assyriennes donnent la part belle aux divinités protectrices et au roi mais rarement aux personnages féminins. Assur-sharrat est vêtue d’une robe finement brodée et porte une couronne en forme de muraille avec tours et créneaux. Par ailleurs le roi banquetant est en position allongée, posture qui inspirera les Grecs et les Romains pour leurs propres représentations de banquets. Leurs visages ont été volontairement mutilées, c’est une damnatio memoriae.

Ce statut et le petit nombre de représentations des femmes de haut rang est révélateur des rapports de pouvoir au sein de ces sociétés naissantes. A la lumière des thèses structuralistes et de vestiges de lettres prévoyant les alliances entre diverses dynasties – on pense ici à la correspondance de roitelets de l’Age des échanges inter-iraniens spécifiquement – la valeur réelle de la femme au sein des dynasties royales s’explique par le mariage. Les femmes font l’objet de dons entre les familles dans des buts divers : consolider une alliance ancienne, apaiser un conflit de territoires etc. Cette pratique intervient dans une société patrilinéaire : le patronyme et le droit à la propriété sont détenus exclusivement par les hommes au fil des générations. La fille ou la sœur d’un roi est exclue des rapports de pouvoir. Elle porte le nom de son époux mais n’acquiert pas une personnalité nouvelle et propre pour autant : elle reflète l’identité masculine. La femme est donc un moyen d’échange et d’alliance, elle ne se définit pas par sa valeur intrinsèque, encore moins par sa personnalité, mais est un moyen d’établir des liens entre des clans dans lesquels le pouvoir est détenu par les hommes. Bien que réduite à un moyen, un objet d’échange, elle permet la différenciation des liens internes aux clans. La femme se définit en négatif, en n’étant pas mais en symbolisant l’alliance de familles dirigées par des hommes par le biais de l’institution qu’est le mariage.

Certains vestiges du passé nous permettent de penser qu’un petit nombre de reines a bénéficié, en son temps, d’une notoriété particulière. C’est le cas de la reine Puabi, épouse du roi Meskalamdug. Les tombes de la cité d’Ur ont été découvertes dans les années 1920 par Wooley et Forestier, les objets trouvés en fouilles ont donc été conservés à Bagdad et en Pennsylvanie.

Parure Puabi 1

Parure Puabi 2

Parure Puabi 3

Dans la tombe de la reine des parures en or et en perles somptueuses ainsi qu’un traîneau dont le caisson était orné d’un décor en feuilles d’or travaillées au repoussé, d’incrustations de nacre et de lapis lazuli ont été retrouvés. L’anneau passe-guide qui était fixé sur les montures tractant ce traîneau est orné d’un onagre en argent et électrum. Une couronne en or fixée à l’aide d’un peigne a été mise au jour, elle appartenait à la reine et était surmontée d’un motif de fleurs en haut relief incrusté de pierres précieuses. Une cape a par ailleurs été trouvée, entièrement fabriquées en pierres précieuses. Les servantes inhumées à proximité de la reine étaient richement parées également. En effet, autour des tombes royales on a trouvé environ soixante-dix personnes inhumées et dont les squelettes avaient été organisés en une sorte de chorégraphie funéraire. Il faut rappeler que les tombes d’Ur sont connues pour le « Grand Puits de la Mort », fausse funéraire dans laquelle on a trouvé un grand nombre de serviteurs sacrifiés au moment des funérailles du souverain. Ainsi le défunt était entouré de sa cour même dans la mort et au-delà. Les Sumériens de la cité d’Ur avaient tout mis en œuvre pour magnifier le pouvoir royal des défunts.

Bien des siècles plus tard, au milieu du XIV° siècle avant notre ère précisément, une autre reine a connu une gloire certaine. Immortalisée par une grande statue en cuivre et en bronze Napir-Asu, l’épouse du célèbre Untash Napirisha, semble avoir eu l’honneur d’un portrait grandiose réalisé à l’aide d’une technique de fabrication des plus complexes.

Représentations de femmes - Statue de Napir-Asu

Cette statue a été retrouvée sur l’acropole de Suse, dans le temple de Ninhursag, elle a fait partie du butin du souverain shuttrukide raflé au XII° siècle avant notre ère. Bien que la tête et le bras gauche soient manquant la taille de cette statue et la finesse des broderies de la robe et des parures – bracelets et bague – indique toute l’attention et le soin apportés à ce portrait exceptionnel. Deux coulées successives ont été nécessaires pour réaliser cette statue, selon F. Tallon la fabrication du noyau aurait précédé celle de la coque. La cohésion des deux parties est assurée par un système de broches. Pour plus de précisions sur les techniques de fabrication de cette œuvre on renverra à l’ouvrage de P. Meyers cité en bibliographie. La statue porte une inscription en élamite qui interpelle celui qui oserait profaner ce portrait, elle invoque les forces des dieux Napirisha, Kiririsha, Inshushinak et Beltiya. Ce type d’inscription est couramment gravée sur les œuvres royales afin qu’aucun ne les abîme ou les déplace.

Enfin au milieu des salles du départements des Antiquités Orientales du musée du Louvre il arrive au visiteur de croiser la statue d’une anonyme en ronde-bosse ou gravée dans l’ivoire.
Représentations de femmes - Orante
Nous devons retourner à l’époque proto-urbaine pour observer la figuration d’une femme anonyme, qui incarne selon Pierre Amiet « une des plus saisissantes expressions antiques de la prière ». Une statuette en albâtre figure une femme assise, agenouillée dans sa jupe, les mains jointes dans la position de l’orante. Datée vers 3300 avant notre ère et retrouvée à Suse cette œuvre est un exemple précoce de statue d’orants. Au III° millénaire avant notre ère ce type de représentations se multipliera et connaîtra une faveur particulière auprès des femmes. Le principe de la statue d’orant est simple : le commanditaire fait faire une statue à son effigie pour la dédier dans un temple. La statue prend sa place et prie afin de s’attirer les faveurs de la divinité alors même que le dévot n’est plus présent dans le lieu sacré. Ainsi la prière dans le temple se perpétue infiniment. Il est à noter que deux dépôts archaïques ont été fait à Suse, diverses statuettes d’orantes en faisaient parti. Et on peut constater que nous sommes face à une production stéréotypée : elles ont toute le nez busqué, les yeux en amandes, les cheveux pris dans un bandeau…elles sont assises dans leurs jupes. Le geste de la prière est délicat et finement rendu par le sculpteur que les contraintes techniques n’ont pas rebuté.

Une autre figure d’orante est bien connue des élèves de l’Ecole du Louvre, vers le milieu du III° millénaire avant notre ère un couple de fidèles a commandité des statues à son effigie.

Représentations de femmes -  Orants

A Eshnunna Henri Francfort a trouvé une dizaine de statues de dévots dans le temple du dieu de la verdure Abu. Tous ont les mains jointes et présentes des traits physiques caractéristiques de la statuaire sumérienne – front raccourci par de grands yeux surmontés d’une ligne unique de sourcils, petit nez pointu, bouche étroite et proéminente formant une moue, épaules carrées, coudes pointus prolongeant des bras ramenés vers les flancs et géométrisation des volumes du corps – Les deux plus grandes d’entre elles forment un couple, le groupe se tient debout à cause d’une petite paire de pieds que l’on attribuerait à l’enfant du-dit couple. Cette statuaire non dénuée de charme est issue d’une production plus globale. Nous ne sommes pas face à des portraits, aucune trace d’individualisation n’est visible. L’épouse fait partie d’un tout, le cercle familial le plus restreint, et correspond à un type statuaire tout comme son mari.

Aucun des deux exemples précédents ne montre une quelconque personnalisation des représentations féminines car elles s’inscrivent dans un type statuaire dont les codes sont en train de se mettre en place. Ce n’est pas non plus sur le gobelet en faïence trouvé dans l’antique port d’Ugarit que nous devons chercher un portrait réaliste.

Représentations de femmes - Gobelet à pied évasé à visage féminin

Ce gobelet daté de l’Age du Bronze Récent, vers le XIII° siècle avant notre ère, présente un décor peint en haut-relie à l’effigie d’un visage de femme. Purement décoratif ce motif sert au raffinement de la pièce. Ce visage très fardé trahit les diverses influences qui transitent par le port de Minet el Beida : influences levantines avec la boucle de cheveux enroulés sur le front, fard égyptien et coiffure en polos de tradition hellénique. On a trouvé ce type de gobelet à visage féminin dans l’ensemble du monde méditerranéen de Chypre à l’Elam en passant par la Palestine, les cités d’Uruk et de Tchoga Zanbil par exemple.

Enfin, après un saut à travers les époques et les régions, il faut s’arrêter sur les plaquettes d’ivoire produites dans les capitales principales et les capitales des provinces assyriennes.

Représentations de femmes - Plaquette d'ivoire

Dans les années 1920 plusieurs campagnes de fouilles sont menées à Ninive ou encore sur le site d’Arslan Tash, l’antique Hadatu, par Thureau-Dangin et le père Auguste-Georges Barrois. De grandes cités pour certaines déjà mises au jour sont fouillées, de nouvelles œuvres y sont découvertes. L’artisanat de l’ivoire semble y avoir connu une faveur particulière et quelques thèmes sont communs à ces productions réalisées en divers points de l’empire. Ceux de la naissance d’Horus, de la vache allaitant son veau ou encore du sphinx sont mêlées d’inspirations syro-phéniciennes. Des plaquettes présentant des visages de femmes ont été retrouvées. Il existe deux séries de ce type, celles dont les visages sont entourées de plusieurs cadres en relief et celles où les cadres ne sont pas représentés, ces dernières sont pour la plupart conservées au Metropolitan Museum. Ainsi ces « dames à la fenêtre » semblent revêtir un style égyptisant en raison de leurs perruques perlées ou méchées et de la présence systématique d’une colonnade sous leur tête. Elle fait penser à la corniche à gorge égyptienne dans une version miniaturisée comme soubassement de l’encadrement de la fenêtre. Deux interprétations cohabitent à propos de ces dames. L’une d’elle, bien funeste, décrit qu’à la mort d’un habitant de la cité une dame est chargée de se poster à la fenêtre pour clamer sa douleur et informer les passants du terrible deuil qui commence. L’autre interprétation est que ces dames exercent le plus vieux métier du monde et, passant leur tête à la fenêtre, haranguent les passants, leurs futurs clients.
Les représentations de femmes ordinaires et anonymes au Proche Orient sont des figurations d’orantes, des motifs décoratifs ou des illustrations de scènes anecdotiques. Loin de nous l’idée de vouloir tirer des conclusions hâtives, de faire des raccourcis civilisationnels, en ce moment nombreux sont ceux qui s’en chargent à notre place…mais il faut bien voir que les femmes ont rarement eu leur place dans les œuvres orientales du passé. Les anonymes ont, semble-t-il été l’objet du moins d’attention imaginable de la part des artistes de l’époque.

Incarnant le principe divin, les femmes ont servis de support à l’idée que les Hommes se faisaient de la fertilité et de la notion de création, à savoir des êtres aux caractères sexuels mis en avant. Cette transcription visuelle des croyances paraît logique. Surtout si on se place du point de vue de l’homme cherchant la satisfaction de ses désirs avec le concours de l’être féminin. Et que dire de nos déesses contemporaines incarnant des valeurs bien stéréotypées telles que la beauté ou le plaisir ? Au même titre que les reines d’hier certaines figures publiques ont l’honneur d’être immortalisées. Beautés stéréotypées encore, il est évident que les mêmes catégories de femmes sont présentes dans l’espace visuel d’hier et d’aujourd’hui. Hier les divinités ou les reines, autrement dit les rares femmes qui avaient le pouvoir, pouvaient bénéficier d’une individualité portée aux yeux de tous. Une fois encore le principe demeure. Peu de femmes sont présentes mais les seules qui ont cette chance incarnent des idéaux bien loin des réalités ordinaires.
Les hommes ont transposés par le biais d’images des valeurs qui leur sont chères actuellement. Ils ont projeté certains de leurs désirs sur l’image de la femme. Le parallèle avec les images produites par nos sociétés contemporaines est évident. L’image de la femme se construit toujours de la même manière car le groupe humain est solidement ancré sur la même base. Cette base est le contrôle certain du pouvoir par l’être masculin, pouvoir de contrôle sur les images du domaine religieux, politique ou encore décoratif. Si dans les empires d’hier tout ou beaucoup dépendait d’une idéologie politique, c’est le cas aujourd’hui plus que jamais. Aussi pour mieux analyser la représentation des femmes dans l’art nous devons commencer par nous interroger sur la nature de ceux qui contrôlent les images.
Bibliographie

  • C. Lévi-Strauss, « Les principes de la parenté », in Les Structures élémentaires de la parenté, 1967.
  • M. Mauss, Essai sur le don : Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques In Sociologie et Anthropologie, PUF, Collection Quadrige, 1973.
  • G. Rubin, “The traffic in women : Notes on the « Political Economy » of sex”, thèse publiée en 1975 et rééditée ensuite, traduction française par Nicole Matthieu, parue dans Les Cahiers du Cedref, 7, 1998.
  • statue de Napir Asu :
  • P. Meyers, « The Process of the Statue of Queen Napir-Asu in the Louvre », Journal of Roman Archeology, Supplementary Series, 39, 2000, pp. 11-18.
  • G. Lampre, « Statue de la reine Napir-Asu », Mémoires de la Délégation en Perse, volume VIII, 1905, pp. 245-250.

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