Cerveteri, du 4ème siècle av. J.-C. à la romanisation


Je vous propose un compte rendu rapide du colloque du 5 février, organisé par le Louvre, sur la fameuse cité étrusque Cerveteri. Ce colloque se poursuivait le lendemain après-midi avec les nécropoles au programme, mais je n’ai pu assister à cette seconde journée. L’objectif est ici de vous donner la perspective globale des présentations, nullement un compte rendu détaillé. J’espère ne pas avoir fait trop d’erreur de compréhension dans mon relevé ! Si c’était le cas, merci de réagir sur ce blog 🙂

Ce colloque a présenté, au cours des différentes interventions, les traces de la romanisation progressive de Cerveteri (aussi appelée Caere), située à une quarantaine de kilomètres de Rome.

Le cadre historique et politique a marqué fortement l’ensemble de la journée, avec plusieurs mentions ou interventions articulées autour de dates marquantes pour la cité, en particulier , 384-383 av JC avec la mise à sac de la ville par Denys de Syracuse et 273 av JC, date à laquelle la cité perd l’autonomie administrative, et passe sous l’autorité d’un préfet romain.

La première conférence, par Mario Torelli (Université de Pérouse), est intitulée « le destin d’une polis étrusque : Caere, de l’autonomie à municipio sine suffragio ».

Contrairement à une grande partie de l’Etrurie méridionale pour qui la renaissance démarre au 5ème siècle, Cerveteri, semble encore à cette date frappée de torpeur. Plusieurs indices montrent qu’elle est en proie a de sérieuses difficultés sociales et économiques : après l’effondrement des grands trafics en méditerranée, le rôle de l’économie artisanale l’oriente sans doute vers des formes de tyrannie; des stratégies matrimoniales, mises en évidence par l’épigraphie, sont mises en place avec des mariages dédiés à l’ascension sociale.

Sa romanisation s’est faite en plusieurs étapes. La présence des romains est attestée dès le 7ème et 6ème siècles. On sait que les familles nobles romaines n’hésitaient pas à envoyer leur enfant et leur client dans la ville pour l’étude de la langue. Pendant une grande partie du 4ème siècle, Rome se sert de Caere pour des opérations de médiation à caractère commercial et dans le domaine de la production artisanale.

Céramique de Genucilia avec alphabet latin peint

Céramique de Genucilia avec son alphabet latin

Mais à partir du 3ème siècle l’expansion économique de Rome rend superflue cette relation particulière et dès lors la ville est conquise et refondée en 273 av. JC comme une simple préfecture. Ainsi Cerveteri a sans doute servi de « cobaye » pour les futures transformations de statuts politiques de bien d’autres cités tombées sous obédience romaine.

La seconde intervention était dédiée exclusivement aux sources textuelles, avec une analyse comparative. A partir  de la narration du raid de Denys de Syracuse par plusieurs auteurs, Dominique Briquel (EPHE, Paris) a tenté de dégager la véritable image de la cité, voire des étrusques, auprès des populations grecques.

Il n’y a en réalité aucune littérature étrusque et l’on a donc à notre disposition que des sources « extérieures ». Diodore de Sicile, (Livre V, XXVII. Des Tyrrhéniens ou Toscans) précise à leur propos

Les jeunes gens et même les esclaves occupent des appartements séparés et tous infiniment commodes. Mais enfin, ils ont entièrement perdu ce courage par lequel leurs pères se sont autrefois si distingués et ils passent maintenant leur vie dans la débauche et dans la fainéantise. La fertilité de leur terroir ne contribue pas peu à les entretenir dans la mollesse, en leur fournissant toutes sortes de fruits.

Les romains s’empresseront de reprendre le thème de leur « luxuria » (Tite-Live par exemple)

Mais leur perception réelle à l’époque est sans doute plus complexe. Si l’on prend en compte par exemple l’offrande faite par les Etrusques au temple d’Apollon en Grèce, nous pouvons peut-être considérer qu’il avait le statut d’une « polis hellenis ». Plus encore la narration faite des mésaventures du tyran Denys et de son image publique (sur la valeur de ses vers aux jeux olympiques de 388) semblent indiquer qu’en réalité le barbare n’était pas l’étrusque …

Une troisième intervention, par Gilles Van Heems (Université de Lyon), était dédiée aux usages et normes onomastiques à Caere (du 4ème au 1er siècle av. JC). Celui-ci à fait une véritable étude sérielle d’un grand nombre d’inscriptions funéraires (224 pour la cité), en essayant de montrer comment la pratique d’énonciation du nom du défunt converge ou diffère avec les usages et normes dans le monde étrusque et dans le monde romain.

Après avoir rapporté la coutume de nommage du défunt homme chez les étrusques d’Etrurie méridionale (prénom + patronyme, matronyme + gentilice), il semble à l’étude des inscriptions de Cerveteri que l’on se rapproche ici majoritairement d’une structure de type romaine (prénom + gentilice + surnom), trace du passage de Cerveteri dans la sphère d’influence romaine.

Alexandro Maggiani (Université de Pise) a ensuite présenté ses dernières interprétations à propos du sanctuaire de Sant’Antonio (entre le 4ème et le 3ème siècle av. JC) et le reflet de l’histoire sur l’architecture publique. Il s’est en effet intéressé aux temples A et B, à leurs structures et à leurs colonnades. Quelques céramiques d’intérêt pour sa démonstration ont été retrouvées dans une fosse, mais ce sont bien les colonnades et en particulier le style des chapiteaux qui ont servi à sa démonstration. Par comparaison avec d’autres colonnes (têtes entre les volutes) et descriptions de sources anciennes, il se pourrait que cet aménagement/décoration des temples soit en réalité daté d’une période postérieure à 273 (perte de l’autonomie après la conquête romaine). Ceci est important pour l’interprétation des relations entre Rome et de Cerveteri. Ainsi l’espace sacré étrusque aurait peut être fait l’objet de l’attention du nouveau pouvoir. Et la perte d’autonomie n’aurait pas marqué « le chant du cygne » de la cité de Cerveteri.

Madame Paola Baglione (Université la Sapienza de Rome) a ensuite présenté « les dernières phases du sanctuaire et de l’habitat de Pyrgi (4ème et 3ème siècle av. JC) », revenant notamment sur la mise à sac du sanctuaire par Denys de Syracuse. Il est toutefois difficile de retrouver les traces de cet évènement car le temple A fut complètement redécoré. Sur sa façade sont sculptées en haut relief des scènes du mythe de Leucothea accueillie par Héracles.

Tete de leucothea

Sculpture en haut relief de Leucothea

Enfin la journée s’est terminée avec la présentation de Paola Santoro des recherches récentes du CNR(S) italien et de Maria Donatella Gentili (Université de Rome) à propos du sanctuaire de Manganello, en bordure de la cité. Les équipes sont retournées sur ce site, connu des archéologues depuis le 19ème siècle, pour en réinterpréter les structures et le système de puits, de citernes et de galeries, ainsi que le riche dépôt votif lié au temple. Une publication est à venir (Revue Caere 3-1, CNR) car le dépôt est presque entièrement inédit. Une pièce y figure qui témoigne bien de l’influence de la République romaine et de ses portraits réalistes.

Je voudrais aussi saluer la vigueur des débats, animés et contradictoires, notamment la présence de Giovanni Colonna dans le public (!). La modestie des intervenants sur leurs hypothèses et l’érudition montrée à propos des contre-exemples possibles ont donné l’impression à l’assistance de voir la science archéologique et historique en marche !

 

Un commentaire ?