Le sarcophage des Amazones, pourquoi ce thème guerrier ?


Après un premier billet présentant le contexte culturel et social de l’époque de la fabrication du sarcophage des Amazones, ainsi que les hypothèses expliquant sa forme architecturée en forme de temple, il est temps d’aborder d’autres questions : Pourquoi un mythe guerrier figurant des Amazones a été choisi pour orner le sarcophage de cette femme défunte ?

Petit rappel sur les caractéristiques du mythe des Amazones

Le thème peint est en effet celui du combat des Amazones contre les grecs. Les vêtements portés par les figures masculines sont ceux des hoplites grecs : casques à lamelles couvrant les joues, cuirasse sur la partie supérieure du corps, court vêtement sur les jambes, cnémides sur les tibias et sandales aux pieds. Chacune des figures féminines porte les attributs classiques de ces héroïnes guerrières : vêtement court resserré à la taille, arcs et flèches en main ou barrant la poitrine et attitude belliqueuse. Concernant le détail caractéristique de la poitrine des Amazones, l’état de conservation des peintures ne permet pas de trancher la question. Nombre d’entre elles sont montées à cheval. Or l’origine géographique mythique des Amazones serait les steppes du sud de l’Europe centrale. Dans cette zone l’activité équestre des femmes est attestée. Sur l’un des grands côtés de la cuve un quadrige écrasant un ennemi est représenté.

Détail quadrige mené par des Amazones, peinture sur marbre blanc, sarcophage des Amazones

Détail quadrige mené par des Amazones, peinture sur marbre blanc, sarcophage des Amazones

C’est probablement le char de la reine des Amazones. Cette iconographie typiquement grecque est marquée par quelques éléments étrusques. Les Amazones portent des petites chaussures rouges et un vêtement leur couvre entièrement la poitrine. Ces deux traits ne se rencontrent qu’en Etrurie.

Avec les attributs et les attitudes choisies l’identification des différentes figures est facilitée et témoigne d’une bonne connaissance des mythes grecs par l’artiste qui a réalisé les peintures du sarcophage. De plus il faut noter la présence d’un décor monochrome rouge et ainsi l’absence de paysage ou de cadre spatial pour ces scènes de combat mythologique. L’artiste qui a choisi un fond abstrait semble vouloir « perdre » celui qui regarde et obliger à une focalisation du regard sur les figures et le sens de leurs actions. Cette manière d’abstraire les figures à un cadre spatial et temporel correspond à la représentation d’un mythe qui, par définition, ne se déroule pas dans un lieu connu et invite à une réflexion en plus de la délectation esthétique.

Le mythe grec des Amazones peut s’analyser comme le mythe du matriarcat originel selon certains philosophes (à ce propos nous ne citerons pas Michel Onfray, philosophe et animateur radio ô combien controversé). Les Amazones sont des femmes guerrières qui excluent les hommes de leur société : elles n’ont recours à eux que pour la procréation. Divers épisodes mythologiques détaillent de tels événements, y compris le rejet des garçons à leurs géniteurs pour n’éduquer elles-mêmes que les filles. Cela a déjà été mentionné : leur origine mythique se trouve dans les steppes du sud du Caucase. Leur fonction guerrière et cette origine géographique expliquent l’importance de leur activité équestre et l’usage spécifique de l’arc et des flèches. De même le mythe voudrait que pour faciliter l’usage de l’arc les femmes adultes brûlent un des seins de chacune des jeunes filles élevées par les Amazones. Elles même ont eu recours à ce procédé pour améliorer leurs performances guerrières. Le mythe grec montre à tout le moins des figures féminines indépendantes dans le sens où elles n’entrent pas dans le fonctionnement d’une société basée sur la complémentarité sociale des genres. De plus leur mode de vie, entre femmes et à l’exclusion – presque totale – des hommes, est autarcique.

Le thème des Amazones et le statut social de la femme étrusque

Détail inscription et peintures, paroi de la cuve du sarcophage des Amazones, grand côté.

Sur les grands côtés de la cuve du sarcophage des Amazones on peut voir une inscription gravée de manière assez sommaire. Les nom et prénom du défunt ont été transcrit : « Ramtha Huzcnai ». Cette inscription renseigne de manière certaine le genre du destinataire pour lequel ce sarcophage a été réalisée : c’est une femme. Les femmes grecques et romaines ne portent que le nom de leur famille (gens pour certaines) avec un suffixe féminin, c’est l’exemple d’une Julia pour la gens des Julii. Le sarcophage des Amazones illustre l’usage du nom de famille et d’un prénom propre pour les femmes étrusques. J. Heurgon compare les sociétés étrusque et romaine : il explique que les femmes étrusques ne sont pas désignées par référence à leurs frères, pères ou époux. L’indication de la famille, ici « Huzcnai », montre la volonté d’établir une continuité, une ancienneté de la famille. Mais la mention du prénom, ici « Ramtha », montre par ailleurs l’individualisation des femmes dans les familles étrusques au même titre que les hommes.

Les femmes étrusques bénéficiaient d’un statut social exceptionnel parmi toutes les sociétés méditerranéennes contemporaines. En effet, les usages sociaux au sein de la société étrusque témoignent d’une plus grande liberté et d’une indépendance plus forte conférée aux femmes que dans d’autres sociétés voisines. Elles étaient autorisées à marcher seule dans les rues des cités, à avoir les mêmes fonctions publiques que les hommes et à participer aux banquets. Sur ce dernier point on notera que dans les banquets grecs et romains la seule présence féminine autorisée est celle des prostituées ou des musiciennes. La connaissance de ces usages sociaux est rapportée par l’historien grec, vivant au IVème siècle avant notre ère, Théopompe. A propos des femmes tyrrhéniennes il écrit :

« les femmes jouissent de tous les hommes en toute liberté. Dans les rues elle marchent hardiment à leur côté des hommes et dînent couchées à côté d’eux. Elles ont pris grand soin de leur corps et de leur visage, les cheveux enlevés de leur peau avec de la cire fondue et excellaient dans la nudité […] Les femmes étrusques font des enfants en ne sachant pas qui est le père », Histoire, livre XLIII.

Pour les grecs et les romains le statut social des femmes étrusques est totalement incompréhensible.

Le choix iconographique des Amazones pour le sarcophage d’une défunte semble bien guidé par le rapprochement des genres des différentes figures et de la défunte. Il semblerait que le thème guerrier ait été choisi pour montrer la persévérance et l’indépendance des figures féminines que sont les Amazones. La présence de l’Actéon mordu par ses propres chiens sur les frontons des petits côtés du couvercle suggère la présence d’une autre figure féminine forte : Artémis. Sans aller jusqu’à affirmer la représentation d’un matriarcat ancien on notera la présence de deux épisodes mythologiques dans lesquelles des femmes, attaquées physiquement ou symboliquement, par des hommes se défendent et gagnent par la force physique.

Un dernier aspect sur le contexte de création du sarcophage des Amazones permet de renouveler, une fois encore, l’interprétation de la présence du mythe guerrier sur les parois de la cuve. Entre 358 et 351 avant notre ère, les cités du sud de l’Etrurie, menées par Tarquinia, affrontent régulièrement les armées de Rome. Douze cités étrusques, parfois appelée la dodécapole, sont alliées pour défendre leurs intérêts communs contre les armées romaines. Mais il ne faut pas confondre cette coalition avec les ligues de cités-états grecs : les étrusques n’envoient pas des armées dans les villes alliées pour se défendre mutuellement. L’alliance étrusque n’a pas d’effets aussi directs. Reste que Tarquinia est victorieuse face aux romains jusqu’en 353 avant notre ère. A cette date les historiens antiques rapportent un épisode guerrier particulièrement marquant : trois cent sept prisonniers romains sont exécutés sur le forum de Tarquinia. Dans ce contexte de conflit incessant le thème des Amazones pourrait être analysé comme une transcription sous des traits mythologiques d’une préoccupation réelle : celle des combats des étrusques face aux romains. A ce titre on notera une opposition narrative claire entre les peintures des deux grands côtés de la cuve. D’un côté les Amazones sont victorieuses (le quadrige) et de l’autre les soldats grecs gagnent le combat

Amazone à cheval blessée par un guerrier grec, peinture sur marbre blanc, paroi de la cuve, grand côté, sarcophage des Amazones

Après 351 avant notre ère, ce seront les Romains qui verront leurs conquêtes s’affirmer face à la résistance des Étrusques.

Bibliographie

  • BANCHI BANDINELLI R., GIULIANO A., Les Étrusques et l’Italie avant Rome. De la Protohistoire à la Guerre Sociale, Barcelone, 1973 [éd.2008], p. 283.
  • BOUKE van der MEER L. « Tragédie et réalité. Programmes iconographiques des sarcophages étrusques. », in Spectacles sportifs et scéniques dans le monde étrusco-italique, acte de la table ronde de Rome (3 – 4 mai 1991). Publication de l’Ecole Française de Rome, 1993, 172, pp. 379-393).
  • CARCOPINO J., « Les influences puniques sur les sarcophages étrusques de Tarquinia », Mémorie della Pontificia Accademia di archeologia, volume I, Rome, 1925, p. 109 et suivantes.
  • HAUMESSER L., « La peinture funéraire étrusque à l’époque hellénistique : influences culturelles et traditions locales », communication pendant le XVIIème Congrès international d’Archéologie Classique, Rencontre des cultures de la Méditerranée ancienne, Rome du 22 au 26 septembre 2008.
  • HEURGON J. « Valeurs féminines et masculines dans la civilisation étrusque », in Mélanges d’Archéologie et Histoire, T. 73, 1961, pp. 139-160.

 

 

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