Le sarcophage des Amazones, un « sarcophage temple » à thème mythologique 1


Introduction

Sarcophage des Amazones, vers 350-325 avant notre ère, marbre blanc, peintures et inscription, Florence, Musée archéologique

Sarcophage des Amazones, vers 350-325 avant notre ère, marbre blanc, peintures et inscription,

Florence, Musée archéologique

Le sarcophage dit « des Amazones » a été retrouvé en 1869 dans une tombe près de la cité antique étrusque de Tarquinia. Ce sarcophage peint et inscrit est daté du troisième quart du IVème siècle avant notre ère d’après des critères stylistiques. Cette cuve était destinée à recueillir le corps d’une femme défunte. Elle est surmontée d’un couvercle à double pente. La cuve et le couvercle seraient de provenances différentes. Lors de la découverte du sarcophage des Amazones un autre sarcophage similaire, sans peintures, a été trouvé. Les deux sarcophages sont conservés au Musée Archéologique de Florence.

Tarquinia est le nom de la cité antique étrusque, de nouveau utilisé depuis quelques décennies, située à quelques kilomètres de la ville actuelle. Dans le Nord du Latium cette cité était connue comme centre urbain et artistique, elle connaît son apogée à la fin du Vème siècle avant notre ère. En tant que centre d’échanges commerciaux, Tarquinia voit se mélanger des peuples, des langages plastiques et des goûts issus des principales sphères d’influence contemporaines : la Grèce, Rome et Carthage. Les tombes de la nécropole de Monterozzi montrent une forte concentration de tombes aux parois peintes et font de Tarquinia un exemple rare de peintures étrusques de la période hellénistique. L’usage du terme « hellénistique », comme l’auteur Bandinelli peut le faire, constitue une facilité pour situer chronologiquement les productions de la seconde moitié du IVème siècle avant notre ère mais ne doit pas faire penser à la grille d’analyse des œuvres grecques de la même période.

Un « sarcophage-temple » pour un décor à thème mythologique

Au premier regard la forme générale de ce sarcophage attire l’attention. Elle s’inscrit dans une longue tradition formelle dévolue aux réceptacles funéraires étrusques et témoigne des influences issues de l’extérieur de l’Etrurie. On peut aussi avancer une interprétation mettant en parallèle la forme architecturée du sarcophage des Amazones et le thème peint sur ses parois.

Le sarcophage des Amazones est un réceptacle pour la dépouille d’une défunte. Le rituel funéraire de l’inhumation, par opposition à la crémation, est couramment pratiqué dans le Nord du Latium au IVème siècle avant notre ère. Ce rituel nécessite la fabrication de cercueils pour les personnes les plus riches.

Sur chacun des petits côtés du couvercle du sarcophage des Amazones une scène en bas-relief orne la paroi: deux canidés disposés symétriquement mordent les mollets d’une figure masculine en position centrale. La tête de cet Actéon dont l’une des jambes est repliée sous son corps dépasse et vient terminer le fait de ce « toit ». De part et d’autre un motif de feuille de palmette suivi d’un visage féminin en bas-relief constituent les pignons aux quatre angles du couvercle de la cuve. Le couvercle semble prendre la forme d’un toit de bâtiment architectural. Or c’est dans cette même région que quatre siècles plus tôt des urnes cinéraires en forme de cabanes ont été attestée. L’hypothèse d’une tradition locale formelle, celle de la maison, pour les réceptacles funéraires n’est pas à exclure. Le sarcophage des Amazones montre dans sa forme qu’il est la « dernière demeure » de la défunte.

Ensuite il faut relever la maîtrise technique des artistes qui ont peint les parois de ce sarcophage. Laurent Haumesser insiste fréquemment sur l’importance des sources que sont les sarcophages peints étrusques du IVème siècle avant notre ère pour la connaissance de la grande peinture hellénistique étrusque. Ils permettent de voir comment les artistes étrusques, en connaissant les œuvres grecques par le biais de la céramique principalement, ont adapté les codes et styles picturaux à un goût local. Bandinelli et Haumesser soulignent trois caractéristiques indiquant le modèle de la grande peinture pour ce sarcophage dit « à fond rouge » :

  • la maîtrise de la gamme chromatique,
  • le traitement de l’espace par le biais d’un clair-obscur nuancé
  • la dimension psychologique visible dans le traitement des visages.

Le fond des scènes peintes étant monochrome, il faut préciser que par traitement de l’espace on entend plutôt la maîtrise des ombres propres sur les bords des figures. Bandinelli ajoute que l’artiste ayant peint les scènes et les figures sur les parois de ce sarcophage applique un clair-obscur plus subtil que celui mis en œuvre sur celui d’un autre sarcophage, présentant le même thème de l’Amazonomachie et retrouvé dans la tombe de l’Ogre de Tarquinia. Malgré l’individualisation des visages, la dimension psychologique est certainement à nuancer, sauf dans le cas du regard de l’un des ennemis des Amazones assailli par deux figures féminines sur l’un des petits côtés de la cuve.

Détail, deux Amazones attaquent un soldat grec, sarcophage des Amazones, petit côté de la cuve, marbre et peinture.

Détail, deux Amazones attaquent un soldat grec, sarcophage des Amazones,

petit côté de la cuve, marbre et peinture.

Par sa forme générale de bâtiment architecturé et par l’utilisation du modèle de la Grande Peinture hellénistique le sarcophage des Amazones témoignent de deux caractéristiques du langage formel et pictural étrusques.

La forme architecturée choisie pour ce sarcophage emprunte à un modèle de sarcophages extérieur au monde étrusque : le sarcophage punique. Les sarcophages puniques contemporains prennent la forme d’une cuve de forme rectangulaire surmontée par un couvercle à légère double pente. L’exemple du sarcophage phénicien daté entre 400 et 350 avant notre ère et conservé au Musée du Louvre (A0 4808) est une source ancienne marquant la similitude entre les deux types de sarcophages.

Sarcophage phénicien, Vème siècle avant notre ère, nécropole de Magharat Tablun près de Sidon, marbre blanc, Paris, Musée du Louvre, AO 4808

Sarcophage phénicien, Vème siècle avant notre ère, nécropole de Magharat Tablun près de Sidon, marbre blanc,

Paris, Musée du Louvre, AO 4808

Celui-ci a été retrouvé dans la nécropole de Magharat Tablun près de Sidon. Il a également été taillé dans le marbre blanc mais aucune peinture ne décore les parois de la cuve. A noter que des tenons viennent faire office d’éléments de préhension sur les petits côtés du couvercle, en position centrale. Or au IVème siècle avant notre ère des traités de commerce renouvelés depuis plusieurs décennies attestent des échanges commerciaux entre Carthage, le peuple punique, et l’antique cité étrusque de Tarquinia. La complexité des détails architecturés comme les pignons aux angles du couvercle du sarcophage des Amazones et les fausses colonnes figurées sur les arêtes de la cuve témoignent d’une reprise de ce schéma dans des modalités différentes. L’accent a été mise sur l’ornementation conférée par ces éléments architecturaux aux côtés des scènes peintes. Les colonnes font figure de cadre autour des scènes. Ces scènes peintes sont d’ailleurs ceintes en partie supérieure et inférieure d’une frise de motifs végétaux et géométriques. Le rapprochement entre ces deux traditions formelles a été établi une première fois par Jérôme Carcopino en 1925.

Cette analyse non démentie depuis le début du XXème siècle a été complétée par Bandinelli. Ce dernier précise que pendant plusieurs décennies les archéologues et historiens d’art ont considéré que ce sarcophage avait été importé de Tarente. La facture des peintures contrasterait avec la qualité des formes « plus arriérées » des bas-reliefs au-dessus des petits côtés. Cela attesterait d’une fabrication du couvercle par un artiste de Tarente ou d’une importation du couvercle depuis Tarente ou encore du déplacement d’un artiste du Sud de l’Italie à Tarquinia pour la réalisation de ce sarcophage. Le tracé peu délicat des lettres formant l’inscription sur la partie supérieur des grands côtés de la cuve nourrirait ces hypothèses. Il faut remarquer l’absence de prise en compte des inscriptions par l’artiste qui a réalisé les peintures. Ce détail pose la question de l’ordre dans lequel peintures et inscription ont été exécutées.

Détail  inscription et peintures, paroi de la cuve du sarcophage des Amazones, grand côté.

Détail  inscription et peintures, paroi de la cuve du sarcophage des Amazones, grand côté.

Les pignons en forme de visages féminins suivis de motifs de palmettes, l’ornement de l’extrémité de la ligne faîtière du couvercle à double pente et les colonnes sur la cuve sont autant d’éléments typiques de l’architecture des temples étrusques. Les sanctuaires et temples étrusques comme ceux de Pyrgi ou de Portonaccio montrent un usage des mêmes éléments architecturaux. Ces exemples anciens témoignent de la survivance d’un modèle. Cette forme de temple est à mettre en lien avec les scènes peintes sur les parois de la cuve du sarcophage de la défunte.

Bibliographie

  • BANCHI BANDINELLI R., GIULIANO A., Les Étrusques et l’Italie avant Rome. De la Protohistoire à la Guerre Sociale, Barcelone, 1973 [éd.2008], p. 283.
  • BOUKE van der MEER L. « Tragédie et réalité. Programmes iconographiques des sarcophages étrusques. », in Spectacles sportifs et scéniques dans le monde étrusco-italique, acte de la table ronde de Rome (3 – 4 mai 1991). Publication de l’Ecole Française de Rome, 1993, 172, pp. 379-393).
  • CARCOPINO J., « Les influences puniques sur les sarcophages étrusques de Tarquinia », Mémorie della Pontificia Accademia di archeologia, volume I, Rome, 1925, p. 109 et suivantes.
  • HAUMESSER L., « La peinture funéraire étrusque à l’époque hellénistique : influences culturelles et traditions locales », communication pendant le XVIIème Congrès international d’Archéologie Classique, Rencontre des cultures de la Méditerranée ancienne, Rome du 22 au 26 septembre 2008.
  • HEURGON J. « Valeurs féminines et masculines dans la civilisation étrusque », in Mélanges d’Archéologie et Histoire, T. 73, 1961, pp. 139-160.


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