Portus et ses entrepôts « high tech » 1


Nous sommes au 1er siècle après Jésus-Christ. Rome devient de plus en plus populeuse et réclame toujours plus d’approvisionnement. Mais le port d’Ostie, à quelques kilomètres sur la côte, s’ensable et compromet l’arrivée suffisante des marchandises. Ce processus d’ensablement a commencé il y a près d’un siècle et devient maintenant critique. L’empereur Claude décide alors de créer un autre port, à quelques kilomètres du premier, nommé Portus. La programmation fera de Portus l’un des plus grands et des plus sophistiqués ports romains de la Méditerranée.

Pour ce faire, Claude utilise un relief naturel de la côte pour placer son projet portuaire. Portus doit être équipé d’une zone d’entrepôts pour le débarquement des marchandises. Ces entrepôts dit « de Trajan » sont donc en réalité ceux de l’empereur julio-claudien. Les Antonins ne feront que suivre la programmation initiale.

Les dernières recherches de Madame Evelyne Bukowiecki (Ecole Française de Rome, Centre Camille Jullian, Institut de recherche sur l’Architecture Antique) montrent à quel point cette structure a été sous-estimée jusqu’à aujourd’hui.

Plan général de Portus

Présentation des entrepôts de Portus

Les entrepôts constituent un gigantesque complexe de stockage, autour d’un axe central en eau, la Darsena. Le projet de Claude se prolongeait peut être avec un troisième ensemble, pour constituer un plan en E et non pas en U.

Au total la surface au sol des entrepôts est de 5,5 ha dont 4ha sont dédiés uniquement au stockage. Les nombreuses cellules de stockage font environ 14m de longueur sur 6-7m de large et servent à stocker du blé mais aussi toute sorte de provisions. A cette époque, l’organisation de l’Empire réclame que toute marchandise fasse l’objet d’un enregistrement à Portus.

Les 9 clés d’un stockage réussi (à la mode antique)

Par sa surface mais aussi par ses aménagements fonctionnels, les entrepôts de Portus proposent un stockage véritablement « high tech » pour l’époque. Passage en revue de quelques unes de ces performances.

1/ Proposer de nombreuses voies d’arrivée et de sortie aux marchandises : la première condition est que les flux de marchandises puissent circuler à l’arrivée et au départ de Portus vers la capitale. Il y a donc tout autour de la structure du port de nombreux canaux avec un paysage très articulé au niveau de la navigation. On sait aussi maintenant qu’un canal direct reliait Portus à Ostie (et non un simple chemin comme sur le plan ci-dessous). Les bateaux progressaient par halage sur une durée de 3 jours

Accès canaux autour de Portus

2/ Permettre l’arrivée de tout type de bateaux, y compris des gros porteurs : Les gros porteurs ne pouvaient sans doute pas rentrer dans la Darsena, mais la forme hexagonale du port de Trajan permet de développer les longueurs de quais pour leur arrimage. Le trafic était tel que le temps d’attente des bateaux pouvait être parfois d’un mois avant de pénétrer dans le complexe portuaire !

Une monnaie montrant le port hexagonal de Trajan

Une monnaie montrant le port hexagonal de Trajan

3/ Naviguer dans des espaces contraints : Les espaces de navigation étaient très exigus. Aussi, à certains endroits clés des lanternes étaient disposées pour permettre aux bateaux de se repérer, par l’alignement de ces feux.

4/ Aménager habilement des espaces collectifs dans un espace très dense : Une fois les marchandises arrivées, il faut encore pouvoir exécuter des tâches diverses comme le tri, la maintenance des équipements, etc. Or il n’y a pas d’espaces collectifs de type « cour » dans l’espace des entrepôts. Mais les entrepôts comptent des longs couloirs de près de 300m de long qui permettaient de restituer ce genre d’opération.

5/ Décharger, transporter, stocker intelligemment : Pour chaque ensemble d’environ 5 cellules, un passage transversal et un accès aux étages est aménagé. Ces segments standardisés permettaient peut être de répartir les marchandises par catégories et par zones. Pour faciliter le transport les accès sont aménagés en rampe et les escaliers sont rares. Il semble pourtant que l’on ait pas prévu le passage de machine de transport. Seule une main d’oeuvre nombreuse assurait à dos d’homme le débarquement, tri et transport dans les espaces de stockage.

Les entrepots et la segmentation en cellules

6/ Ne pas oublier de faire joli quand même, dans la mesure du possible 🙂 : Il s’agit d’un lieu exceptionnel, voulu par le pouvoir impérial. Il y a donc des éléments monumentaux comme le « portico Claudio » sur le front de mer ainsi que que la « strada colonnata », située dans un des grands couloirs. Des colonnes de style bugnato, typique de cette époque, agrémentent ces espaces.

Strada colonnata avec les colonnes de style bugnato

7/ Stocker en très gros volume : Les demandes d’approvisionnement augmentant pour une Rome toujours plus consommatrice, l’aspect monumental et prestigieux du bâtiment disparaît au 2ème siècle pour permettre d’améliorer encore les aspects fonctionnels. Un deuxième étage est aussi créé. Les entrepôts comptent donc désormais trois niveaux de stockage !

8/ La sécurité avant tout ! Chasser l’humidité, baisser la température : On l’a dit, les entrepôts stockent notamment du blé, par tonnes. Pour les céréales les fléaux les plus dangereux sont l’humidité (risque de pourrissement) et la chaleur (risque d’auto-combustion). Les entrepôts permettent de combattre l’humidité du terrain par capillarité, grâce à des sols partout … surélevés ! Un système drainant utilisant notamment des morceaux de céramiques permet à cette humidité de s’évacuer et peut-être aussi, de diminuer la chaleur de l’air ambiant. Autre ingéniosité, des plafonds avec des départs de voûte à 5m, hauteur que l’on pourrait croire inutile puisque les céréales s’entassent en vrac. Mais si l’on considère que la chaleur monte, on peut penser que cette hauteur, complétée par un système de meurtrière dynamisant l’aération, permettait de rafraîchir l’air de la cellule de stockage.

9/ Garantir une hygiène impeccable : Enfin les entrepôts de Portus garantissaient sans doute une hygiène impeccable aux nombreux produits de consommation. L’équipe de fouille a en effet découvert qu’un enduit imperméable et facilement lavable, le cocciopesto, recouvrait les différents espaces utilitaires !

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