Les châtiments comme méthode pédagogique


Au III ème siècle avant notre ère, Hérondas décrit, dans un de ses mimes, le désœuvrement d’une mère face à l’attitude de son fils et l’aide qu’elle demande à un maître. Son fils est un véritable vaurien qui passe son temps à jouer aux dés plutôt que d’étudier à tel point qu’il ne sait même pas lire la première lettre de l’alphabet. Lorsque sa mère essaye de faire preuve d’autorité, le gamin fugue ou monte sur le toit et casse les tuiles. Le maître d’école, Lampriscos, coupe court aux lamentations maternelles et demande à un de ses élèves de lui apporter son fouet (ou un bâton) afin de rendre Cottalos plus sage qu’une jeune fille. Cottalos tente de négocier le nombre de coups de fouets. Pour le faire taire le maître le menace d’une muselièrei.

Oinochoé attique, Berlin, Staatliche Museen 3230 fin du VIe siècle av. J.-C

Oinochoé attique, Berlin, Staatliche Museen 3230, fin du VIè siècle av. J.-C.

L’enseignement aussi bien en Grèce qu’à Rome est fondé sur le principe de la répétition et l’imitation. Les châtiments corporels que l’on trouve fréquemment mentionnés ont pour but de corriger le corps de l’enfant et donc sa capacité à apprendre en application du principe qui veut que le corps et les attitudes soient le miroir de l’âme et du caractère. Le châtiment n’est donc pas entendu dans le sens strict de la punition ; c’est un outil pédagogique qui fait partie intégrante de la formation d’un individu. Dans le Protagoras, Platon formule ainsi cette idée :

« S’il est docile à ses leçons, tout va bien ; sinon, ils (les parents et les maîtres) le redressent par la menace et les coups, comme un arbre tordu et courbé »ii.

Dans un extrait des Lois, Platon compare cette fois l’enfant à un animal et comme tout animal, il ne peut se passer de pasteur ou de maître. Mais à la différence des autres animaux, celui-ci est doué d’un germe de raison qui rend le dressage beaucoup plus difficileiii.

Les auteurs latins ont livré également plusieurs témoignages qui vont dans le même sens que les précédents, tout en donnant une place plus importante aux souvenirs et au vécu. Ainsi Juvénal évoque à deux reprises le souvenir douloureux de la férule sur un ton très critique à l’égard du maître Rutilus :

« N’est-il pas plutôt un professeur de cruauté ce Rutilus qui met sa joie dans le bruit cruel des coups, pour qui le chant des sirènes n’est pas comparable à la musique des fouets »iv.

Le fouet. Gemme Berlin, Staatliche Museen 6918

Le fouet. Gemme, Berlin, Staatliche Museen 6918

Si la plupart des auteurs latins ne remettent pas en cause les châtiments comme mode d’éducation, ils n’hésitent pas, pour autant à critiquer le professeur qui en abusev. Certains auteurs nous laissent également entrevoir les conséquences psychologiques que peuvent avoir de telles méthodes. Lucien de Samosate, au IIème siècle de notre ère, mentionne les pleurs des enfants sortant de chez leur maître, la figure triste de ceux qui se rendent à l’école, le dégoût pour les études de certains enfants et la réaction des parents face à la réussite ou à l’échec scolaire :

« Mon fils a bien écrit, donnez-lui à manger ! Il a mal écrit ne lui en donnez pas ! »vi.

On peut s’étonner de la permanence d’un tel modèle éducatif sur la longue durée. Très peu d’auteurs critiquent ces méthodes pédagogiquesvii. Elles renvoient à la vision et au traitement des corps dans l’Antiquité. Le corps est considéré comme malléable et façonné par ceux qui l’éduquent, c’est-à-dire le père et le maître. Il peut néanmoins paraître surprenant que l’on réserve aux enfants un traitement similaire à celui des esclaves et certains auteurs s’en émeuventviii. Il faut sans doute voir dans ces châtiments une part d’humiliation pour celui qui n’est pas encore un citoyen ; une volonté de rabaisser temporairement à la condition la plus méprisable qui soit.

Maître battant un élève. Gravure du XIXème s. d'après une fresque de Pompéi

Maître battant un élève. (Gravure du 19è siècle, d’après une fresque de Pompéi)

Peu de documents iconographiques nous permettent d’entrevoir ce sujet ; néanmoins deux des documents ci-dessus, concernant l’école romaine, nous montrent la technique utilisée pour battre un élève. Le maître n’est pas l’auteur des coups ; le châtiment est exercé par deux camarades : l’un frappe, l’autre entrave la victime. La symbolique est forte puisque le châtiment n’est pas exercé par un supérieur mais par des semblables qui constituent la société des élèves. Les punitions scolaires représentées ainsi forment un discours social normatif.

Pour aller plus loin

  • Bernard Legras, « Violence ou douceur. Les normes éducatives dans les sociétés grecque et romaine », Histoire de l’éducation [En ligne], 118 | 2008, mis en ligne le 27 mars 2009, consulté le 25 octobre 2014. http://histoire-education.revues.org/2018; DOI : 10.4000/histoire-education.2018

Notes

i Hérondas, Mime, III

ii Platon, Protagoras, 325 d

iii Platon, Lois, 808 d-e

iv Juvénal, XIV, 18-19, voir également Juvénal, I, 15

v Juvénal, XIV, 18-19 ; Horace Epitres, II, 1, 70, Suétone, Les Grammairiens et les Rhéteurs, 9, 2

vi Lucien de Samosate, Le Parasite, 13

vii Quintilien, I, 3, 14

viii Quintiline, I, 3, 14. Le fouet est souvent la punition réservée aux esclaves.


A propos de Thomas

Docteur en Histoire (UPEC). Sujet de Thèse : Discours et Représentations de l’Au-delà en Grèce ancienne, sous la direction de M.-F. Baslez. Recherches en cours sur les échanges culturels entre l’Hellénisme et le Christianisme antique.

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