Métier Galeriste 2


Premier de notre série de billets sur les métiers de Histoire de l’Art et Archéologie : le métier de Galeriste.

Située au numéro 11 de la rue des Beaux-Arts l’Etoile d’Ishtar a de quoi surprendre. Dans la rue on croise un spécialiste en art précolombien ou des étudiants de l’Ecole d’à côté, un hôtel dont la présence est marquée par une tête de bélier en argent. Dans le pré-carré germanopratin l’existence d’une galerie d’objets d’art égyptien et orientaux étonne. L’archéologie est peu représentée parmi les galeries qui rythment les rues Mazarine, Bonaparte ou de Seine. Les collectionneurs aguerris connaissent bien cette adresse tandis que, de temps à autre, un curieux ou un étudiant sonne à la porte de M. Wormser. Chacun en quête de la « délectation plastique », le moins fortuné, en échange de quelques centaines d’euros, repartira avec une amulette aux pouvoirs insoupçonnables…

Métier Galeriste - Galerie Etoile d'Ishtar

Quand on demande à Didier Wormser, le gérant de cette galerie, pourquoi il a choisi ce métier, il vous répondra qu’il a eu un parcours particulier.

« J’ai fait différents métiers avant d’en arriver là, mais j’ai toujours été collectionneur. Ce virus, ou cette névrose m’a permis de m’intéresser aux objets, d’être en contacts avec les objets. Avant j’étais organisateur de concerts, ensuite j’ai vendu des instruments de musique. »

Il poursuivra en vous expliquant qu’il se servait des objets pour aller dans les bibliothèques dès ses seize ans. Critiquant au passage le système centralisé français, il allait de Strasbourg à Paris consulter nombre d’ouvrages et commençait ainsi à agréger des connaissances sur les objets d’art de manière autodidacte. Des années plus tard, alors qu’il vit dans les DOM-TOM, la carrière de ce passionné de musique opère un virage. Son choix est fait : il sera galeriste. La collection d’œuvres commencée avait atteint une bonne taille et son but était de continuer à acquérir de nouveaux objets et de continuer de les étudier.

« En en parlant avec mes amis archéologues, égyptologues et futurs conservateurs de musée j’ai reçu un conseil : entrer à l’Ecole du Louvre. Alors j’ai complètement abandonné ce que je faisais, de manière un peu téméraire. Je suis revenu à Paris avec la ferme intention de faire l’école du Louvre, j’avais trente-trois ans. »

D. Wormser entre à l’Ecole du Louvre, poursuit ses achats et fréquente assidument les galeries parisiennes. Il rencontre alors Jean-Louis Domercq, propriétaire de la galerie Sycomore Ancient Art. Une fois diplômé du deuxième cycle de l’Ecole du Louvre il reprend la place du galeriste parti pour Genève. Il reprend l’activité à zéro et présente ses propres objets à l’Etoile d’Ishtar.

Concernant sa spécialisation pour l’Egypte antique et pharaonique Didier Wormser évoque pêle-mêle Blake et Mortimer, Le Secret de la Pyramide, l’exposition Toutankhamon au Petit Palais en 1967…

Métier Galeriste - Etoile d'Ishtar - Beaucoup d'objets

Décrivant son métier il met en avant plusieurs aspects : le galeriste est un marchand, un négociant, c’est une personne soumise à l’enjeu des ventes.

« Le souci du galeriste c’est qu’il est marchand. Le commerce et le négoce sont vus différemment en France et dans les pays de tradition protestante par exemple. En France la tendance est un peu essénienne. Ça nous ramène au Pont au change et à ces changeurs qui étaient mal vus parce que les gens étaient très pauvres. »

D. Wormser est à la fois marchand d’art et expert, aussi il doit respecter la législation, et avant tout bien la connaître.

« [L’expert] doit authentifier un objet en fonction des connaissances les plus récentes qu’il a sur le sujet. Je ne suis pas à même de dire, par exemple, si tel objet est authentique, daté de telle période, s’il n’y a pas de moyen scientifique ou de répertoire typologique pour l’affirmer. Qui me dit qu’en 2023 une analyse plus perfectionnée existera pour tel objet ou telle matière ? ».

L’antiquaire doit inscrire l’historique des ventes de chacun des objets dans un livre de police car ce sont des objets « d’occasion ». Ce livre est régulièrement visé par la Police. Ainsi M. Wormser, comme tout expert vendant des objets d’art dans une galerie est là pour s’assurer de la bonne provenance des œuvres. Avant de l’acquérir un travail de recherche est indispensable sur ce point et cela depuis la ratification par la France en 1997 de la convention de l’UNESCO (adoptée en 1970) concernant la lutte contre le trafic illicite des biens culturels. Les objets acquis avant cette date font l’objet d’une traçabilité toute particulière et c’est souvent ce qu’exigent les collectionneurs avisés et les musées.

Par ailleurs on ne saurait insister sur la réputation du galeriste et de l’expert, elle doit être irréprochable et le droit à l’erreur est difficilement envisageable. A ce propos D. Wormser poursuit :

« [le galeriste] rend un service : il est habilité à délivrer des certificats d’authenticité. Le risque est pire pour l’expert puisque le Droit français prévoit qu’il est responsable de l’authentification pour trente années ».

Pour couvrir ses actes tout expert-galeriste (par opposition avec l’expert de Salle des Ventes qui est solidaire de son Commissaire pendant cinq ans) doit faire partie d’une compagnie d’experts indépendants sérieuse. Il doit également contracter une solide assurance pour couvrir ce type de risques.

Métier Galeriste - Etoile d'Ishtar -Statuette

Une bonne connaissance des objets ou des moyens de les dater est indispensable.

« La théorie est indispensable mais la pratique, l’expérience le sont tout autant. Si vous n’avez pas fait l’Ecole du Louvre, qui a mon sens est une excellente école par son approche kaléidoscopique en Histoire de l’Art, vos connaissances théoriques peuvent être solides mais elles ne suffissent pas. Elles servent de support à l’approche physique des objets. Rien ne remplace l’expérience. Il faut manipuler les objets, être proches d’eux. »

Des notions de gestion, comme dans tout commerce – bien que celui-ci soit un peu spécial – sont nécessaires au bon fonctionnement d’une galerie d’art. Il faut des connaissances en comptabilité, en Droit. Plus concrètement le galeriste nous dit :

« Il faut savoir rédiger une lettre commerciale, savoir s’adresser à un conservateur de musée ou encore aller réclamer telle chose à la banque. Il faut aussi connaître les lois qui ont trait au transport des œuvres, par exemple, comment faire si je veux envoyer mon objet au Metropolitan Museum ? Par quel biais faut-il passer ? Quel est le règlement en vigueur pour le transport des biens culturels : faut-il aller demander l’accord du service des biens culturels des musées de France ? Toutes ces connaissances ne s’inventent pas et la passion ne suffit pas. »

Une dimension relationnelle ou mondaine vient s’ajouter au travail quotidien dans une galerie :

« Il faut avoir le temps de développer une relation avec le client. On achète aussi un objet à une personne en particulier parce qu’elle a une aura, parce qu’on lui fait confiance. Il faut avoir un rôle un peu plus mondain parfois. » Il ajoute : « Je dois aussi me déplacer pour aller à la chasse aux objets. Et quand le client trouve porte close il est déçu et contrarié. Ce n’est pas facile parce qu’il faut aller voir une collection dans un château, dans le fin fond d’une province. Cela prend du temps et représente des frais. »

Il faut donc être sur plusieurs fronts à la fois : être présent dans la galerie le plus souvent possible et se déplacer en province ou à l’étranger pour trouver de nouveaux objets intéressants. Concilier les deux activités est souvent complexe.

La galerie l’Etoile d’Ishtar est spécialisée dans la vente d’objets égyptiens datant de l’époque pharaonique et propose quelques objets originaires du Proche-Orient. Aussi quand M. Wormser parle de son métier il évoque les spécificités de la vente d’objets antiques. Peu de galeries vendent des objets d’art de cette période à Paris. Cela fait de cette ville un centre d’attractions pour les collectionneurs. Les problématiques de l’authenticité, de la provenance des œuvres et de leur raréfaction sont prégnantes. Il évoque la réalité des conditions de conservation des œuvres dans leur pays d’origine

« En Egypte […] le commerce d’antiquités était autorisé jusqu’en 1983 : des marchands avaient des licences signées par le Service des Antiquités du Caire. Ils avaient le droit de vendre des objets à des conservateurs ou des collectionneurs.»

Le problème des tensions avec des pays aux valeurs nationalistes exacerbées se fait jour avec les demandes de restitutions qui peuvent avoir lieu. D’une part le commerce des antiquités est totalement interdit depuis 1983 et toute tentative est strictement punie par la loi. D’autre part il paraît légitime voire normal qu’une nation veuille conserver son patrimoine national dans le but de le transmettre aux générations futures.

Pour acquérir ce savoir-faire il faut « avoir plusieurs cordes à son arc » ou savoir bien s’entourer pour s’acquitter des diverses tâches qui font le quotidien du galeriste. Le parcours universitaire pluridisciplinaire de D. Wormser en est un bon exemple. Passé par des études de Commerce et Gestion d’entreprises, de Droit, d’Histoire de l’Art et d’Archéologie cela lui permet d’exercer son métier, sa passion. Enfin ce dernier insiste que lors d’une vente, de la relation avec le client il faut savoir se taire :

« vous n’êtes pas là pour les [les connaissances acquises] étaler, ce serait une grave erreur. Quand je reçois un collectionneur ou un conservateur je ne montre pas mes connaissances. Je suis là pour l’écouter parler de l’objet. Le marchand est là pour l’orienter et pour l’écouter. Les gens qui achètent des objets archéologiques ne sont pas ceux qui achètent des statues africaines. On peut se demander pourquoi. Et on s’apercevra que ce sont des gens qui ont des connaissances, qui en savent bien plus que moi. Ils ont fait des efforts pour comprendre, ont passé du temps à apprendre ».

Un galeriste, un antiquaire, un expert indépendant n’est pas un guide-conférencier, il connaît bien les objets qu’il expose dans sa galerie mais il est là pour écouter son client avant tout.

Métier Galeriste - Etoile d'Ishtar - statue au nom du scribe

Lorsque je lui ai demandé quels conseils il donnerait à un aspirant galeriste D. Wormser m’a répondu  qu’il fallait de la pratique. Et cela s’acquiert par des stages sur le terrain.

« Les professeurs n’ont pas le temps de vous parler du domaine du marché de l’art. Les étudiants de l’Ecole ou en universités ont déjà fort à faire avec leurs travaux mais ils doivent prendre le temps de venir voir la réalité du métier »

Il point ainsi un défaut de la formation initiale à l’Ecole du Louvre, parlant des étudiants :

« Vous aurez d’excellentes et très appréciables connaissances mais pas de savoir-faire. » Il poursuit ainsi : « Le problème des étudiants lorsqu’ils font l’école du Louvre ou une licence d’Histoire de l’Art est le manque d’issue. Ils n’ont pas le choix. L’Histoire de l’Art est une discipline passionnante, géniale, j’adore ça. Mais ce n’est pas un métier. Ce n’est pas parce qu’on a une excellente culture générale, de solides connaissances en Histoire de l’Art, qu’on sait vendre ou être un bon communiquant, ou être un bon restaurateur. Il faut une formation parallèle »

Pour lui un bon expert est une personne passionnée, dynamique et humble : il ne doit pas rechercher la reconnaissance sociale ou affective par son travail. Pour ce qui est des connaissances, cela s’entretient :

« Au lieu de gratter du papier il faut aller regarder les œuvres, il faut travailler sa mémoire visuelle et pénétrer, avec vos cinq sens, l’objet. L’émotionnel joue aussi beaucoup dans l’analyse de l’expression, du sentiment qu’on a voulu donner à l’objet. Il faut acquérir des connaissances par le biais de sa sensibilité. Je lis parfois des publications passionnantes mais très froides. A l’inverse l’emphase n’est pas bonne. Il faut savoir entrer dans la symbolique d’une œuvre ».

Pour finir si vous demandez à M. Wormser quel est le principe moteur pour continuer, inlassablement, d’exercer ce métier il vous dira la chose suivante :

« C’est un puits sans fond mais tous les jours j’apprends quelque chose au contact des objets, des clients, des conservateurs de musée, des égyptologues. Et sur ce dernier point je dois dire que je ne sais pas tout : je vais au Collège, j’ai des amis ou des relations qui sont égyptologues, assyriologues, spécialisés dans des domaines comme l’Arabie du Sud. […] Il y a des joies dans ce métier, et la joie que je peux avoir et qui peut entraîner de la jalousie parfois, c’est de trouver des objets. Trouver un objet est une joie immense, je suis comme le fouilleur qui découvre un témoignage artistique ou culturel. Quand je trouve un objet dans une collection privée, au-delà de toute considération sur la propriété, c’est la partie la plus passionnante du métier. En dehors d’apprendre des choses par le biais d’un objet, redécouvrir des objets eux-mêmes suscite une émotion difficile à décrire. Il y a des gens à qui cela ne dit rien. »

Pour en savoir plus

Merci à Didier Wormser pour le temps consacré à répondre à mes questions et pour les photographies de la galerie et des objets. Merci à Maéva pour son aide « technique ».


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2 commentaires sur “Métier Galeriste

  • Lahir Thierry

    Un article passionnant et très complet. Bravo pour l’interview et les illustrations !
    Manque un petit bouton G+ en bas de l’article…
    A bientôt.

  • Agrippa

    Merci pour elle. Le bouton existait puis a disparu à la dernière mise a jour du logiciel. Je fouille pour le rétablir. À très bientôt !